ENTREE DE L'EMPEREUR A GENES
tingue à l'horizon une fumée : c'est l'escadrille impériale. Elle se rapproche et bientôt apparaît distinctement la Reine-Horiense. Les canons commencent les saluts, des masses de fumée blanche s'élèvent de toutes parts et les détonations succèdent aux détonations au milieu des navires pavoises. Entre des flots de fumée, on voit la Reine-Hortense entrer dans le port. Sur la dunette est l'Empereur avec le prince Napoléon. La foule s'agite et pousse des cris de joie. L'Empereur apparaît bientôt sur le quai où un groupe de généraux et d'amiraux, le syndic de Gênes et son vieil ami, le comte Arèse, qui sont venus au-devant de lui, le félicitent.
« Vous devez un gros cierge à la Madone, dit-il au comte Arèse en lui serrant les mains. Si elle n'avait pas poussé les Autrichiens à traverser le Tessin, je ne serais pas ici. »
L'Empereur et sa suite montent en voiture et longent, au milieu de la foule délirante, la grande rue qui conduit au palais royal.
Au spectacle de ces maisons de marbre couvertes de fleurs, de tentures, de drapeaux, de ces vivats enthousiastes que lancent plus de cent mille poitrines, l'Empereur s'émeut, et, tout pâle, se penche vers M. de Gavour, qui est dans la voiture en face de lui, et dit : « Il y a un quart de siècle que mon frère est mort dans mes bras pour la cause de l'Italie et que ma mère m'a arraché des griffes autrichiennes... »
Arrivé au palais, l'Empereur s'y enferme avec M. de Gavour et le maréchal Vaillant.
Une heure après, arrivent le maréchal Baraguayd'Hilliers, les généraux Mac-Mahon, Lebœuf, Frossard,
Martimprey et Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. C'est le premier conseil de guerre de la campagne et c'est aussi la première fois que l'Empereur exprime son idée.
Cette campagne a ceci d'intéressant : c'est que l'armée va être dirigée par un homme qui n'est pas militaire; qui a plus de cinquante ans; qui n'a jamais fait, qui n'a jamais su la guerre et qui n'a auprès de lui personne pour le suppléer. Le maréchal Vaillant n'est pas plus militaire que lui. Il a soixante-dix ans et, pardessus tout, c'est un insouciant et un sceptique, décidé à tout approuver, mais à ne donner jamais un conseil de peur qu'il ne soit pas selon les idées du souverain. Le général de Martimprey, quand on l'interroge, répond et donne des avis justes; mais il est absorbé par l'effrayante besogne de tout prévoir et de tout régler pour assurer l'existence de l'armée, la transmission des ordres et leur exécution.
Napoléon III va donc être réduit à diriger lui seul ses opérations. Il a demandé au général Niel un plan de concentration des troupes. Ce plan, le maréchal Canrobert, dès son arrivée, l'a mis de côté pour en exécuter un, d'accord avec le Roi, plus rationnel. Maintenant, Napoléon a en poche un plan que le vieux Jomini lui a fourni; il est simple : « Vous n'avez que trois choses possibles : passer le Pô à Plaisance et tourner la gauche autrichienne; passer le Pô à Valenza et attaquer de front; passer au nord par Novare et Magenta et tourner la droite de l'ennemi. » C'est cette dernière manœuvre que recommande Jomini.
Nous allons voir Napoléon hésiter, tâtonner sans cesse et essayer successivement chacune des manœuvres