LE PALAIS ROYAL, PAGES ET TRABANS
cet établissement à la française. C'est le seul que possède la ville, les voyageurs trouvant plus simple de loger chez l'habitant qu'à l'auberge.
u Ma première journée fut consacrée aux visites. Le lendemain devait avoir lieu l'audience solennelle du Roi. Malheureusement le temps avait changé et il pleuvait
« A l'heure prescrite une voiture de gala toute dorée et dont les panneaux étaient de glaces vint m attendre à la porte de l'hôtel, et le grand maître des cérémonies m'invita à y monter. Je me plaçai sur la banquette du fond et lui se mit devant moi. Nous étions traînés par huit chevaux caparaçonnés et tenus en laisse par huit valets poudrés et galonnés ; mon aide de camp monta avec le capitaine Bjornstern dans une seconde voiture à quatre chevaux conduite de la même façon; un escadron des gardes du corps, à l'habit bleu de ciel et aux revers blancs avec des casques dorés, nous servait d'escorte. La foule, accourue sur le parcours du cortège, nous accueillit par les mêmes acclamations que la veille. Après avoir passé sur plusieurs ponts et devant les squares où s'élèvent les statues des hommes qui ont fait la grandeur de la Suède, nous arrivâmes dans la cour d'honneur du palais où un bataillon présenta les armes.
Au pied des escaliers se tenaient les pages du Roi, tous blonds et d'une taille élancée : c'étaient les cadets des plus grandes familles. Pour la circonstance, ils avaient revêtu leur costume de cérémonie à la mode du temps de Gustave-Adolphe. Ils portaient un petit pourpoint bleu de ciel galonné d'argent, des pantalonbouffants avec de grosses houppettes de rubans; sur les
épaules un collet, autour du cou une collerette de dentelle et sur la tête une toque de velours noir à plume blanche. Ils me conduisirent dans une grande galerie où deux chambellans avec des baguettes armoriées m'attendaient. Je traversai cette pièce entre deux haies de trabans qui me présentèrent les armes. Ces trabans, tous gigantesques, avaient sur la tête le haut tricorne noir avec le galon blanc et la cocarde jaune. Ils portaient le légendaire justaucorps bleu de Prusse A une seule rangée de boutons de cuivre, avec de larges manches, des parements et des retroussis jonquille. Une ceinture de cuir jaune haute de dix centimètres, un pantalon de peau de daim et des bottes à entonnoir dépassant le genou complétaient leur équipement.
«A les voir dans ce costume et dans cette position, la longue épéc pointée en avant, je crus à une évocation des folies héroïques de Charles XII.
«J'arrivai dans une grande salle où était le Roi entouré de ses fils. Je lui remis la Légion d'honneur en grande cérémonie; puis aussitôt après il m'invita à le suivre dans son cabinet de travail. C'était une pièce tendue de damas bleu avec des meubles de même étoffe capitonnée. Des consoles massives supportaient de grosses coupes de malachite lourdement montées de bronze doré — ce devaient être des cadeaux des tsars Alexandre 1er ou Nicolas. Aux murs étaient des tableaux, entre autres le portrait de Bernadotte en pied par Gérard.
« Oscar Ier avait des cheveux très noirs relevés en toupet et ramenés sur les oreilles; deux grands yeux bruns; le nez de son père, très busqué, et le menton fuyant. Dès les premières paroles je fus surpris de son