IMPRÉVOYANCE DE L'INTENDANCE
Ainsi, on a expédié de France quatre millions de pansements dans des caisses plombées. La guerre terminée, on les retrouva toutes intactes dans les magasins où elles avaient été déposées à leur débarquement des navires; il faudra les rapporter à Paris sans les avoir ouvertes, et à Solferino on manquera tellement de bandages, que l'on se servira des fragments de chemise des blessés pour les panser et que l'Empereur, prévenu de cette pénurie, fera découper ses chemises, ses mouchoirs et ses nappes pour envoyer du linge aux ambulances.
On n'a pas prévu pour les malades et les blessés les objets les plus indispensables; et les dames italiennes qui viendront les soigner seront stupéfaites de voir qu'on leur met leur portion de viande sur leur couverture et qu'ils doivent la prendre avec leurs doigts, car ils n'ont ni assiette ni fourchette; et leur stupéfaction augmentera encore quand elles verront que si on leur donne de la soupe, ils doivent, s'ils en veulent, la prendre dans le récipient qui est au pied de leur lit.
Dès l'ouverture des hostilités, les régiments, partis sans avoir touché des effets, eurent leurs souliers usés. M. de Gavour en fournit d'abord quatre mille, puis quinze mille paires pendant les premières semaines de la campagne. Ce qui fut loin d'être suffisant. Alors l'Empereur en demanda à Paris et le ministre lui répondit : « J'en ai envoyé 80,000 paires à Gênes. » Et, après un mois de recherches, l'intendant général fit dire : « On en trouve deux mille paires à Milan, mais pas une seule à Gènes ! »
Le maréchal Randon, tout nouveau au ministère de la guerre, tâche de répondre aux demandes incessantes
de l'Empereur. Par bonheur, il reçoit, en ce moment critique, les offres opportunes du baron James de Rothschild.
Il les accepte et traite avec lui d'un seul coup de la fourniture immédiate de huit millions de rations de biscuits, de sept millions neuf cent mille kilos de lard et de huit cent mille rations de foin. En annonçant la conclusion de ce marché à l'Empereur, il ajoute : « Le baron de Rothschild insiste pour que je transmette à Votre Majesté ses protestations de dévouement. Pour preuve, il a souscrit 125 millions à l'emprunt et c'est sur sa demande que je lui ai concédé les fournitures nécessaires à l'armée. »
L'Empereur, après son entretien avec l'intendant, s'enferme dans son cabinet pour écrire cette lettre à son allié Victo; -Emmanuel :
« 12 mai.
« Monsieur mon Frère,
« Je viens d'arriver à Gênes, où j'ai reçu l'accueil le plus cordial. J'y resterai encore demain, et aprèsdemain j'établirai mon quartier général à Arquata. De là je pense aller à Alexandrie pour m'y concerter avec VTotre Majesté.
«D'après ce qui a été convenu, Votre Majesté voudra bien, je l'espère, me reconnaître comme général en chef : c'est indispensable pour le bien de la campagne que nous voulons servir.
« Pour le moment, je désire que Votre Majesté reste avec ses troupes entre Gasal et Occiiniano à Frassinetto.