‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 126 sur 255 · FAUSSE ALERTE DE NUIT · texte numérisé non relu

FAUSSE ALERTE DE NUIT

et les tambours se mettaient à jouer et que le peuple lançait des evvivas.

L'Empereur une fois en selle, ayant à ses côtés le maréchal Ganrobert et le maréchal Vaillant, se rend à la préfecture par les rues tortueuses de la petite ville. A chaque carrefour se dressent des autels comme ceux de la Fête-Dieu : sur un drap de lit servant de fond, des bustes de Napoléon Ier sont entourés de fleurs et de cierges allumés, avec des légendes qui toutes portent le nom de Marengo. L'un de ces reposoirs a été décoré par les juifs de la ville; on y lit cette inscription : « A l'armée française, les libérés par Legnano et Marengo. »

Au commencement de la soirée, la foule vient sous les fenêtres du palais acclamer l'Empereur; mais, vers dix heures, le temps se couvre; il commence à pleuvoir, et à onze heures c'est un torrent. Au palais, généraux et officiers travaillent. Vers minuit on entend le galop d'un cheval : c'est un officier du général Fanti qui pénètre, trempé comme une soupe; on l'amène au maréchal Ganrobert : son général l'envoie prévenir que les Autrichiens tentent le passage du Pô à Frassinetto; de suite le maréchal envoie des officiers pour porter l'ordre à ses divisions de se mettre en marche et aller aider les Sardes à repousser les Allemands. Tout le monde est en mouvement sous l'eau et dans l'eau. On navigue ou l'on nage plutôt qu'on ne marche.

Les Autrichiens, occupés à se mettre à l'abri, ne songeaient guère à passer le fleuve et le lendemain, au matin, un des officiers du maréchal Ganrobert faisait ainsi le rapport de la nuit :

« Nous avons passé une nuit épouvantable, les

Sardes nous annonçaient le passage des Autrichiens à Frassinetto. Que le diable les emporte! »

Des ordres et des contre-ordres qui avaient été donnés aux troupes sardes à la suite de cette alerte et surtout le rappel à la prudence que Napoléon avait adressé au Roi avaient fort mécontenté ce dernier qui se plaignit en ces termes à M. de Gavour :

« 16 mai 1859.

« Quartier général d'Occioiiano.

« Cher Comte,

« Nous voilà soumis à de nouvelles tribulations. Ce n'est plus vous qui nous tourmentez, c'est le très digne Empereur qui nous fait marcher à la baguette : il change, rechange ses projets et veut des choses impossibles. Le général La Marmora a perdu son méridien et ne parle plus. Les dispositions militaires sont étranges et, si nous continuons à aller de ce pas, nous serons bientôt sans armée. Aujourd'hui j'ai écrit un peu énergiquementà l'Empereur. J'espère qu'il ne sera pas fâché. Je vais devenir pour lui un autre Gavour.

a Pour le moment, nous sommes dans la boue jusqu'au cou et il paraît qu'on n'attaquera pas, d'aucun côté, avant huit ou dix jours.

« Votre très affectionné,

« Victor-Emmanuel. »

Le 15, l'Empereur décide que l'armée se mettra en marche le lendemain 16, à la première heure. Vers quatre heures du matin, le corps du maréchal Ganrobert quitte Alexandrie. Ses étapes et ses itinéraires ont

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