LE CHAMP DE BATAILLE DE MARENGO
été réglés avec une précision parfaite par le général Délia Rocca, toujours prêt à rendre service à un camarade. Le maréchal avec son état-major est en tête de ses troupes; après avoir franchi les portes, il suit la grande route qui traverse le champ de bataille de Marengo « où la Liberté dansa des noces sanglantes dans un champ de roses » . Toute la campagne humectée de la pluie de la veille resplendit sous le soleil; arbustes et herbes sont constellés de gouttes d'eau — la plaine glorieuse est un champ de diamants.
Une troupe venant en sens inverse est signalée. Ce sont les grenadiers de la garde; à peine leurs sapeurs et leurs tambours ont-ils vu le maréchal Ganrobert qu'ils crient : « Vive le maréchal ! » Le général Mellinet et le général Gler le saluent de l'épée et toute la colonne de ces vieux soldats avec leurs bonnets à poil et leur longues capotes noires, les buffleteries blanches croisées sur la poitrine, avec la médaille de Grimée — car tous ont fait la campagne — acclament leur ancien chef.
En avant du village de Marengo à un embranchement de route s'élève un château ou plutôt un palais de carton bariolé de fresques aux teintes tendres, où l'on voit les portraits de Bonaparte, de Desaix, de Berthier, de Victor, de Kellermann avec une statue en marbre du Premier Consul, signée Gacciatori.
Le maréchal qui a mis pied à terre examine la statue et visite le parc du château ; il s'arrête devant le Fontanone, ce ruisseau qui coulait du sang, et il va jusqu'au buste de Desaix qu'ombrage un dôme de tamaris.
Le 17, toute l'armée étant concentrée au sud du Pô, l'Empereur parle au général Lebœuf de son désir de
passer ce fleuve sous Plaisance et lui demande un projet en ce sens.
Quoiqu'il soit minuit, le général Lebœuf répète au capitaine Schneegans les paroles de l'Empereur, tout en se déshabillant et se couchant.
« Mais, mon général, répond le capitaine, cette opération est très difficile. Les dernières pluies ont fait monter le Pô de près de 2 mètres. Nous n'avons pas encore nos équipages de ponts, et un pont de chevalets sur un fleuve d'une largeur de 500 mètres et d'un courant de 1 m. 80 est impossible. En second lieu, nous n'avons pas de matériel de siège. Vous m'avez chargé de m'entendre avec le colonel Franzini de l'artillerie sarde à Casai, pour composer un parc de siège avec les pièces de cette place forte... » Et la conversation se prolonge beaucoup trop au gré du capitaine Schneegans qui demande au généra! d'aller se coucher, promettant de revenir le lendemain, à quatre heures du matin.
A l'heure dite, l'officier est chez le général Lebœuf qui lui dit : « J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit hier soir. Je vous emmène chez l'Empereur, vous lui redirez la même chose. » Et de nouveau le gros général Lebœuf empoigne son jeune capitaine, mince et fluet et l'entraîne au palais d'Alexandrie. L'Empereur est avec le maréchal Vaillant dans sa chambre pleine de cartes étalées et piquées d'épingles à tête noire. Le capitaine Schneegans commence sa petite histoire que l'Empereur écoute sans l'interrompre. Quand il a fini, l'Empereur ne disant rien, le maréchal Vaillant prend la parole : « Si on ne peut pas faire un pont de chevalets, on peut en faire un avec des gabions. — Mais, monsieur le maréchal, vous n'avez pas vu le Pô... » Le capi-