MOUVEMENT SUSPENDU
Des ordres sont dictés et recopiés pour mettre en mouvement les deux corps d'armée, et le maréchal Vaillant, le chef de l' état-major, oublie d'en conserver les doubles, si bien que le colonel Gastelnau est obligé d'écrire la lettre suivante le lendemain matin :
armée d'italie « Alexandrie, 21 mai.
Major général.
a Mon cher Senneville,
« Le temps nous a manqué cette nuit pour prendre copie des lettres écrites par l'Empereur aux commandants de corps d'armée relatives aux mouvements opérés ce matin.
« Ayez la bonté de faire établir une copie de l'ordre reçu par le maréchal Ganrobert et de nous l'adresser, cette pièce étant nécessaire pour nos archives.
« Amitiés.
o Colonel Gastelnau. »
A six heures du matin, le 21 , tandis que les corps du maréchal Ganrobert et du général de Mac-Mahon sont en marche pour se rapprocher de celui du maréchal Baraguay-d'Hilliers, l'Empereur monte en chemin de fer avec les généraux de Martimprey et Fleury, le colonel de Toulongeon et le baron Larrey. En arrivant à Voghera où s'arrête le train, l'Empereur trouve à la gare le général Forey; il va de suite à lui et l'embrasse à plusieurs reprises. Puis il traverse avec le maréchal Baraguay-d'Hilliers la petite ville trans-
formée en Babel : des villageois de toute la contrée, fuyant l'invasion autrichienne, sont venus s'abattre à A7oghera; leurs voitures pleines de leurs meubles et de leurs effets encombrent les rues, mélangées aux tentes.
Il y a là une foule de soldats, d'habitants réfugiés, de curieux, de journalistes et de dessinateurs. Voilà M. Amédée Achard, du Journal des Débats, et M. Edmond Texier, du Siècle; M. Beaucé, dessinateur du Monde illustré, et M. Durand-Brager, de V Illustration. Ce vieillard, dans un accoutrement bizarre, c'est le peintre de marine Gudin presque octogénaire ; il porte un uniforme d'enseigne de vaisseau du temps du Consulat : veste trop courte et pantalon trop large, avec une ferblanterie de tous les pays du monde sur la poitrine.
L'Empereur, sans s'inquiéter de cette macédoine humaine, s'informe des détails de la lutte. Le maréchal Baraguay-d'Hilliers n'a pas permis, hier, au général Bazaine d'aller au secours de son camarade Forey; et, malgré les objurgations du l81 régiment de zouaves sous les armes, dont les officiers et soldats, de plus en plus impatients à mesure que le canon grondait, demandaient à grands cris à courir au feu, celui-ci est demeuré immobile. Pourquoi cette abstention? L'Empereur écoute le maréchal et se contente de signifier son improbation par le silence. Vers dix heures, il va visiter le champ de bataille. C'est la première fois de sa vie qu'il a ce spectacle : des morts entassés, la plupart dépouillés et horribles à voir dans leurs contorsions dernières, avec leurs plaies terribles; des soldats qui creusent des fosses, racontant