EMOTION DE L'EMPEREUR
des blagues de corps de garde et des blessés qui crient; autour d'une vaste grange sont amassés, étendus pêle-mêle, Français et Autrichiens. A chaque minute, des soldats prennent l'un de ces patients et l'entrent dans la grange. L'Empereur y pénètre : il est saisi à la gorge par l'odeur qui se dégage. Sur des tables de cuisine, des chirurgiens en tabliers couverts de sang examinent, taillent, pansent. Dans un coin, un amas repoussant de mains, de pieds coupés. Des cris, des hurlements s'échappent, avec des malédictions ou des plaintes.
Napoléon III est livide. C'en est fini de ses idées de conquête. La gloire coûte trop cher. Son cœur se révolte et s'apitoye, il se reproche ce sang versé. Quand pourra-t-il s'arrêter ? Combien de braves gens seront encore tués avant qu'il puisse faire la paix?
C'est à peine si, lui toujours aimable, simple et affectueux avec les petits, il regarde ces malheureux : sa douleur le rend muet et l'annihile. Il s'arrache enfin à ce spectacle et revient à Voghera, où il demande à visiter les blessés qu'on y a amassés : il parcourt les rangées de gisants, félicite les médecins et les aumôniers; puis, voyant un officier supérieur autrichien, il va à lui et lui demande, en allemand, de ses nouvelles, et lui promet la liberté sans condition, dès qu'il sera guéri. Il sort brisé et bouleversé de ces spectacles, et il marche un instant seul, sans dire un mot, se dirigeant vers la gare. Arrivé devant son train, il invite le maréchal Baraguay-d'Hilliers et les généraux de Mac- Mahon et de Martimprey à monter avec lui dans son wagon-salon Là, il tient conseil avec eux. L'armée
autrichienne peut revenir tout entière : il faut être prêta la recevoir. Les quatre corps de l'armée vont se concentrer près de Voghera. Loin de tenir ce mouvement caché, il faut le faire connaître aux Autrichiens : h Prévenez les prisonniers qu'ils peuvent écrire à leurs familles et faites passer leurs lettres par des parlementaires des corps les plus différents. Tous les moyens pour attirer les Autrichiens au sud sont bons. »
Tandis que l'Empereur parle à ses lieutenants, k quelques centaines de mètres, dans Voguera, il règne une confusion qui va en s'accroissant; partout des gens affolés crient : « Tedeschi, Tedeschi — « les Allemands, les Allemands. » Les habitants se bousculent, se sauvent, se cachent; des femmes, des enfants, des paysans, des soldats de toutes armes, des cantiniers, des riz-pain-sel courent à perte de jambes. La voiture de M. Durand-Brager passe à fond de train et verse dans un fossé, éparpillant les croquis de son propriétaire. A l'extrémité de la ville, du côté de Montebello, apparaît un piquet du 8e hussards, la pelisse blanche au vent : on les a pjris pour des Autrichiens; et de toutes parts le cri de : Tedeschi, Tedeschi, a donné le signal du sauve-qui-peut.
Au loin, des fuyards apeurés répandent l'alarme dans les camps, et partout les troupes prennent les armes tandis qu'à Voghera la cause de cet émoi est déjà connue et que le calme se rétablit.
Pour que pareille méprise ne se renouvelle plus, le 8e hussards retournera désormais sa pelisse et la mettra à l'envers : on n'en verra que la doublure bleue avec les cachets de l'administration et les matricules.