LA FIANCÉE DE NAPOLEON
« La Reine était assise, devant une psyché ; elle se leva aussitôt.
« Quand je l'eus saluée, elle se mit à s'agiter et à parler en gesticulant, sans rester une minute en place. J'étais tout yeux et tout oreilles. Elle était toute petite, assez potelée et ridée ; ses cheveux, teints en châtain, étaient relevés avec grand art et toute sa toilette était des plus soignées. Elle portait une robe de soie mauve, et répandait autour d'elle une odeur d'un parfum prononcé. Sans ses yeux noirs remuants, sa physionomie eût été insignifiante. Un nez en trompette et une bouche dont les coins se relevaient de chaque côté étaient les traits saillants de sa physionomie.
« Je lui transmis les compliments de l'empereur Napoléon. Aussitôt elle m'arrêta : « L'empereur Napo- « léon, je l'ai vu naître, je l'ai vu tout enfant, dans « son berceau, chez Hortense. » Là-dessus la voilà partie sur son passé, sur Bernadotte, sur Paris, ses amis, « mon hôtel, mon jardin, mes poires qui étaient « si belles... Savez-vous, général, si cette année mes « poiriers ont donné de beaux fruits? "J'étais prévenu et je pus répondre que tout était en ordre chez elle, que jamais ses poires n'avaient été aussi belles et que j'avais cru lui être agréable en lui en apportant une caisse que je me promettais de lui faire remettre dans la soirée. Elle parut ravie et m'entretint de ses toilettes, me demanda si Le Roy, le grand couturier de la rue de Richelieu, du temps du premier Empire, existait encore ? qui l'avait remplacé ? Elle y avait acheté de si jolies witchowras fourrées « à la Marie- Louise » , avec des brandebourgs d'argent ! Elle aimait surtout le blanc pour ses robes, celles de grande
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cérémonie étaient de moire blanche ou de tulle brodé d'or. Elle adorait les chiffons, le flou, la mousseline, les dentelles ; portait des ruches, des bouillons, des flots de rubans. Pour monter à cheval, elle avait des amazones de nankin à brandebourgs.
« Combien elle regrettait de ne plus pouvoir porter ces robes légères en ce pays si froid. Le soleil de Paris lui avait paru moins beau, moins chaud que celui de Marseille. « Ici c'est bien pis, et puis il n'y a pas à « Stockholm de bonnes faiseuses, comme Le Roy. J'ai « même beaucoup de peine à me faire coiffer par ma « femme de chambre, qui est Française et qui a pris « longtemps des leçons chez Constant. C'est le meil- « leur coiffeur de Paris, n'est-ce pas? » — Je m'inclinai : « C'est celui de l'Impératrice. » Ensuite, elle me parla de ses bijoux, et tout d'un coup se levant elle m'amena près de son lit : « Regardez au fond » , ditelle, et elle me montrait un portrait de général républicain. Je croyais, au premier abord, voir Bernadotte, mais c'était Kléber, avec sa grosse figure : « Nous lai- « mions beaucoup. C'est lui qui a poussé Bernadotte « et l'a fait nommer général. »
« Passant à un autre sujet, la Reine me parla longuement de la maréchale Suchet et de la générale de Saint-Joseph, ses nièces, des Tacher de la Pagerie, des Clary et d'une masse de personnes de la société, toujours en gesticulant, et en s'approchant continuellement d'un miroir pour voir si sa coiffure ou ses dentelles ne se dérangeaient point. Puis, me reparlant de son hôtel de la rue d'Anjou, elle me dit qu'elle avait eu grande crainte d'apprendre sa démolition pour laisser passage à un boulevard (le boulevard Hauss-