‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 15 sur 255 · LETTRES D'AMOUR · texte numérisé non relu

LETTRES D'AMOUR

mann) : elle en avait écrit à Tascher de la Paierie, et celui-ci, après en avoir parlé à l'Empereur, avait eu l'assurance que l'hôtel ne serait pas abattu. Elle passa de là à ses souvenirs de Marseille, où son père était marchand de soieries, où elle avait été élevée, où elle avait connu et aimé Bonaparte.

« Et elle, si évaporée, si hurluberlu, demeurait fidèle à ce souvenir. Elle me dit qu'elle conservait là, dans un petit tiroir du secrétaire en acajou, à côté de son lit, les brouillons des lettres d'amour qu'elle avait écrites à Bonaparte, bien enveloppés avec des rubans bleu passé. Ce petit paquet, les seuls papiers qu'elle eût gardés, ne l'avait jamais quittée. Elle l'avait emporté de France : c'était pour elle un talisman.

a J'avais conquis sa confiance en lui apportant des poires de son jardin et en lui donnant des nouvelles de ses nièces ; aussi tira-t-elf e les lettres de leur cachette et elle me les montra; puis elle me conta en détail l'histoire de ses fiançailles.

« Elle avait rencontré Joseph Bonaparte, le frère aîné de Napoléon, au plus fort de la Terreur. Elle avait alors quinze ans. Ayant été accompagner une de ses soeurs dans une administration, où elle avait dû attendre dans une salle, elle s'était endormie sur un banc d'un sommeil si profond qu'à la tombée de la nuit elle était encore là, sommeillant, quoique tout le monde fût parti.

« Un passant, la voyant ainsi, se permit de la réveiller et de lui proposer de la reconduire chez elle, car, vu son tout jeune âge, elle eût été exposée à quelque mauvaise rencontre à une heure si tardive.

«Quand l'inconnu la ramena à sa mère, celle-ci était

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déjà fort inquiète de ne pas la voir de retour; aussi se confondit-elle en remerciements etproposa-t-elle à l'aimable jeune homme de revenir la voir : l'invitation fut acceptée de grand cœur et si bien mise à profit qu'au bout de peu de temps elle amenait une demande en mariage.

u L'inconnu était Joseph Bonaparte qui conduisit peu après Napoléon dans cette famille où, en outre de Désirée, se trouvait une autre fille : Julie, un peu plus âgée, et encore plus petite que Désirée, laide et timide; mais qui sous cette apparence chétive et indifférente cachait un cœur ardent et une volonté de fer. Napoléon, avec son coup d'œil d'aigle, s'aperçut dès le premier jour que, quoiqu'elle n'en laissât rien paraître, la chétive Julie nourrissait un amour violent pour Joseph.

« Il ne fit d'abord rien voir de ce qu'il avait saisi ; mais il se proposa, dès que l'occasion s'en présenterait, de satisfaire la passion de Julie en la mariant à son frère.

« Napoléon avait pris de suite une autorité considérable dans la maison, sans toutefois montrer aucune morgue, car lorsque Désirée parlait de lui, soixante ans après, elle le disait « le meilleur garçon du « monde, un gai compagnon, bon vivant, enclin à « rire et toujours prêt à faire une partie, s'accommo- « dant de tout, et apportant la gaieté là où il allait » .

« Désirée a sans doute été seule à connaître ce Napoléon-là?

« Un jour où les deux frères étaient dans le salon de Mme Clary et qu'ils causaient avec ses deux filles, Napoléon, avec cet air bon enfant, auquel se mêlait le ton d'autorité qui ne l'abandonnait jamais, se mit à

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