L'ESPION CHIOGGIA
cloîtres. Après force détours, le conducteur s'arrête devant une porte énorme et massive qu'il frappe avec le lourd marteau qui la décore, et l'on ouvre.
Dans la cour, on est entouré de gigantesques bâtisses. Ce doit être quelque vieux palais italien que l'imagination des poètes a donné comme cadre à des drames sanglants. Ces bâtiments abritent une banque et c'est chez le banquier qui la dirige, un israélite, colossalement riche, que doit séjourner le maréchal.
Sans penser davantage à examiner les lieux, chacun se jette sur le lit qui l'attend et continue son sommeil interrompu.
Le lendemain seulement, le maréchal parcourt les salons et les appartements. C'est bien un palais d'une antique famille et sur les murs se voient les portraits de ses propriétaires successifs : paladins des croisades, guerriers en armure ou marquis en perruque, avec les châtelaines. L'histoire de la Savoie militaire est là tout entière. Au milieu de ces portraits, à la place d'honneur, celui du propriétaire actuel, le banquier enrichi, en habit noir de notre époque. A la noblesse guerrière a succédé la noblesse de la finance.
Le lendemain dimanche, 29, le maréchal alla voir le Roi qui était encore à Casai. Il le trouva sortant de la messe et se préparant à partir pour Verceii. Le Roi et le maréchal causèrent longtemps et, comme d'habitude, avec une intimité et un abandon absolus. Le Roi était ravi d'aller se battre ; il comptait bien remporter un succès signalé.
Dans cette journée du dimanche 29, on vit apparaître à Alexandrie l'espion Chioggia, parti le 24. Annoncé au capitaine Saget, celui-ci le fait entrer dans
la salle basse qui sert de salle à manger et de bureau au service des renseignements. Plusieurs officiers y écrivent tandis qu'un autre interroge deux prisonniers autrichiens.
De suite, le capitaine Saget entraîne Ghioggia dans un coin et celui-ci, avec force gestes et pantomimes, lui rend compte qu'il est arrivé, jeudi 26, à Novare où il n'y a guère que 1,000 hommes formant l'extrême droite des Autrichiens. Il est descendu, de là, à Mortara. Sur la route, il a trouvé des petits détachements épars dans les villages et, à Mortara, le 7e corps (lieutenant feld-maréchal Zobel) . Il a parlé au chef d'étatmajor, baron Bartels; il y a là, et aux environs, 25,000 hommes, mais pas de travaux défensifs. Les autres corps sont plus au sud.
Le capitaine Saget, méfiant, comme il faut l'être avec les espions, le presse de questions : « Comment vous y étes-vous pris? — J'ai été à Borgo Manero qui est en dehors des cantonnements de l'une ou l'autre armée. J'y ai acheté deux pièces de vin et j'ai été ensuite dans les bivouacs autrichiens les vendre. Gomme ce vin était excellent et que je le vendais très bon marché — c'est vous qui payez — j'en ai fourni pour la table du général Zobel et c'est ainsi que j'ai parlé à son chef d'état-major, à qui j'en avais livré déjà autrefois. »
Le renseignement rassurait l'Empereur. Le Roi et le maréchal Ganrobert n'auraient affaire en premier lieu qu'avec le seul corps du général Zobel. puisque l'armée autrichienne restait toujours massée vers le sud.
Si l'ennemi se fût présenté en forces supérieures