‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 143 sur 255 · LE BON CURÉ DE PRAROLO · texte numérisé non relu

LE BON CURÉ DE PRAROLO

contemple le spectacle qu'il a sous les yeux. La ville, derrière les bastions angulaires et sombres, se colore de blancbes teintes; sous lui, à travers les madriers mal joints du tablier du pont, il voit les flots courir en masses jaunâtres et s'enfuir rapidement avec une majesté imposante et il entend le roulement des cailloux, des arbres ou des débris qu'entraîne le torrent. Autour, la campagne est enchanteresse : des bosquets, des jardins à perte de vue et des arbres gigantesques, et puis au loin, vagues et nuageuses encore, les Alpes à la teinte rosée. A droite, sur le pont de bateaux, tout au ras de l'eau, très au-dessous de lui, s'écoulent, en un interminable ruban, canonniers et canons. Arrivé à l'extrémité de l'autre côté du fleuve, le maréchal s'arrête encore et se place à côté de la route pour regarder passer ses régiments ; à plusieurs reprises il parle aux soldats et ceux-ci lui répondent gaiement. Longeant ensuite les deux files des colonnes, il galope jusqu'au village de Prarolo, à travers un pays de bocages. A midi, dans une plaine basse, humide, d'une végétation puissante, il rencontre un petit hameau caché sous les rosiers, les glycines et les jasmins : c'est Prarolo. A la première maison, deux personnages en costume d'autrefois s'approchent de lui et le saluent. L'un d'eux est le syndic; l'autre, en habit et culotte courte avec des souliers à boucles et un chapeau rond sous le bras, est le curé.

C'est à son presbytère que le maréchal doit loger et il lui demande de l'y conduire. Il l'accueille avec une bonne humeur et un naturel qui touchent le maréchal. Dans une salle basse une grande table, couverte des plats du pays et de fruits superbes, est toute préparée.

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Le maréchal prie son hôte de s'asseoir à côté de lui et le diner commence avec une franche gaieté. Soudain, on entend le canon. Le maréchal envoie le capitaine de Molènes aux nouvelles. Il revient une heure après et il raconte le brillant combat qu'a dirigé le Roi avec une bravoure et un sang-froid superbes.

Depuis le matin le Roi était impatient de franchir la Sesia. Quoique le pont jeté sur le fleuve ne fût pas suffisamment solide, il s'y était engagé sans plus attendre, et y avait fait défiler devant lui une partie de son infanterie et son artillerie jusqu'à midi, au risque d'effondrer le tablier qui ployait sous le poids des canons; en même temps, une autre partie de ses troupes passait à Verceil.

Ayant ensuite reconnu les positions autrichiennes de Palestro et de Gonfienza, il s'était jeté sur ce premier village à la tête de la division Gialdini, tandis que la division Durando attaquait le second. Sur les deux points les Sardes avaient enlevé les positions; déjà ils commençaient à les fortifier en cas de retour des Autrichiens.

Ainsi le Roi avait admirablement exécuté la partie du programme qui lui était confiée. Il avait dégagé le terrain sur lequel devait se former son armée pour couvrir le passage de la Sesia par l'armée française.

Vers trois heures, le maréchal monte à cheval et parcourt les terrains où ses troupes commencent à arriver et où elles vont camper. Un grand bruit et un flot de poussière s élèvent sur la route : on voit le général Lebœuf au trot avec le général Mazure et un groupe d'officiers d'artillerie, et derrière, des longues prolonges chargées de bateaux plats dans lesquels les pon-

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