‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 144 sur 255 · ORAGE DE GRELE · texte numérisé non relu

ORAGE DE GRELE

tonniers ont établi leur installation, ce qui leur permet de voyager en carrosse.

Toute cette colonne arrive sur la berge et s'arrête à un endroit où ont été plantés préalablement des piquets. En un clin d'œil, les pontonniers ont sauté en bas de leurs roulottes, et les ont mises à l'eau; la rivière est sillonnée en tous sens et trois ponts s'établissent sous l'œil du général Lebœuf veillant à tout, soufflant, criant, dirigeant et excitant les travailleurs, avec cette ardeur communicative qui ne l'abandonne jamais.

Vers quatre heures éclate un orage de grêle; tout est pillé et les campements deviennent des lacs : il n'y a pas à chercher d'abri, l'eau est partout. Lorsque l'orage cesse, le remue-ménage des camps reprend avec plus d'intensité qu'auparavant, chacun se secoue et cherche à se sécher, à s'organiser pour la nuit et à se procurer un souper. Il n'est guère commode d'allumer des fagots mouillés au milieu d'un lac; aussi, chacun s'ingénie de son mieux, et l'on voit le cuisinier de l'état-major des chasseurs d'Afrique, qui ne doit pas en être à son coup d'essai, faire bouillir, au grand étonnement des officiers, la marmite à la flamme d'un paquet de bougies qu'il a chapardé sur la route.

Les soldats, tout en cherchant à manger et à sécher leurs vêtements, nettoyent leurs fusils mouillés : beaucoup tirent en l'air pour voir si leurs cartouches ratent ou font long feu, et bientôt une fusillade éclate dans tous les sens. Heureusement il n'y a pas de panique.

Avec la chute du jour le bruit cesse dans les campe-

ments, et le 3e corps s'endort, tandis que les pontonniers sur le fleuve continuent leur travail.

Il est deux heures du matin, et le maréchal Ganrobert dort tranquillement sous le toit hospitalier de l'excellent curé de Prarolo, quand un officier de pontonniers demande à lui parler. On l'introduit et il annonce au maréchal que l'orage de la veille au soir a gonflé tous les ravins des Alpes et que la Sesia monte à vue d'œil : elle a déjà un mètre de crue. Les ponts ne tiennent plus; on a commencé à en replier deux et avec les trois ensemble on va tâcher d'en faire un seul. Si la crue ne s'accentue pas trop, on pourra passer à sept heures.

Le maréchal se lève et va aux ponts. La nuit est noire, et sur les rives on a allumé des fagots dont les flammes éclatantes se reflètent dans les eaux tumultueuses et bouillonnantes du fleuve. A la lueur rougeâtre de ces bûchers et à celle des torches fichées sur des pilotis les pontonniers travaillent : leurs silhouettes noires éclairées par ces reflets bizarres les font prendre pour des diables s'agitant dans une scène fantastique de l'enfer.

Le jour se lève; on travaille toujours aux ponts. Le maréchal demeuré sur la berge suppute les chances du passage. Un officier du Roi vient le prévenir que les Autrichiens battus la veille vont revenir en grand nombre pour reprendre les positions perdues ; des paysans qui les ont vus prendre les armes et se disposer à partir sont accourus le prévenir.

Aussi impatientes que le maréchal, les troupes sont levées et prêtes à passer. Elles attendent sur le bord de la rivière et contemplent les efforts des pontonniers et

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la rage des flots bouillonnants qui fuient à toute rapidité vers le sud.

A sept heures, le capitaine des pontonniers déclare que Ton peut commencer le passage : ses hommes consolideront le pont au fur et à mesure de l'écoulement des colonnes; au débouché, il faudra passer à gué un bras débordé qu'on n'a pas pu combler complètement avec des fascines. La division Renault rompt la première ; elle s'engage sur le passage branlant. A chaque instant ce sont de forte* secousses : la Sesia semble vouloir redoubler sa fureur pour emporter le pont. Le soldat ne s'inquiète pas de ce sol si peu sûr. Le soleil est radieux, et la division Renault, après avoir pris pied sur la rive gauche, se forme en ligne de colonnes par division.

Le Roi apparaît. Le maréchal le salue et de loin les soldats du général Renault crient : « Vive Victor- Emmanuel ! » Le maréchal en sapprochant du Roi lui demande si le colonel de Ghabron, du 3e zouaves, qui a été mis par l'Empereur sous ses ordres, lui a été présenté. Sur sa réponse négative, le maréchal fait venir le colonel et le nomme au Roi : o J'espère, Sire, dit le colonel de Ghabron, que vous mettrez le 3e zouaves à l'épreuve. — Soyez tranquille, « répond Victor-Emmanuel en riant. Le général La Marmora rejoint le Roi et le prenant à part discute avec lui. La conversation est animée et le Roi subitement tourne le dos au général La Marmora et revient causer avec le maréchal Ganrobert.

On entend la fusillade et quelques coups de canon sur la droite : il est près de dix heures. Le Roi écrit un billet à l'Empereur i.our lui dire qu'il va au combat et

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un de ses officiers lui propose de monter au clocher de Palestro pour voir : « Jamais de la vie, j'ai déjà manqué, en 1848, être pris pour être monté sur Tue deux. Je ne recommence plus. » Le feu s'accentue à gauche et le Roi part au galop.

La rive gauche de la Sesia où prend pied l'armée est un pays touffu, hérissé de hautes futaies, dont les routes, les haies, les clôtures, les fossés sont bordés de peupliers; des champs de blé hauts sur pied, des taillis épais couvrent le sol et empêchent de rien distinguer; des canaux se croisant et s'entre-croisant en tous sens empêchent également toute circulation ailleurs que sur les routes.

De la rive droite où elle attend, l'arme au pied, le moment de passer le pont, la division Bourbaki cherche, au bruit du canon, à distinguer à travers les arbres ce qui se passe.

Les hommes voient au-dessus d'un talus, à petite distance, émerger une longue forêt de baïonnettes qui reluisent au soleil. Ces baïonnettes et des hauts shakos aux pompons jaunes et noirs, que l'on aperçoit par moments, appartiennent à une colonne autrichienne d'au moins 5,000 hommes qui s'avance contre Palestro et cherche à couper les Sardes de nos ponts.

Le général Bourbaki fait diriger contre cette troupe une batterie. Les pièces rayées qui les composent sont encore encapuchonnées et entourées de bandes de grosse toile que l'on déchire, séance tenante. Les officiers montrent à leurs soldats comment on fait la manœuvre de ce nouveau canon que les servants ne connaissent pas encore. Les deux premiers obus que l'on veut charger sont trop gros pour les pièces ; on les

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