LE PÈRE CAMOU ET SES VOLTIGEURS
officiers. Les pertes de l'ennemi ont été très sensibles, car on a évalué à trois cents le nombre des Autrichiens noyés en se sauvant. Les pertes des zouaves sont aussi plus considérables qu'on ne me lavait dit. Nous avons à regretter quarante-six tués, dont un capitaine; deux cent vingt-neuf blessés, dont quinze officiers, et vingt noyés.
« Napoléon. »
A onze heures sonnant, le général Gamou est au quartier impérial. C'est le doyen de l'armée : il est parti de son village, situé dans le fond d'une vallée perdue des Pyrénées, il y a plus d'un demi-siècle, pour aller se battre en Aragon, sous les ordres du maréchal Suchet ; il porte sur sa figure la trace d'une large blessure dont l'a gratifié un hussard autrichien en 1813. Un peu plus tard, il a été laissé pour mort, et, fait prisonnier, on l'a traîné presque nu à travers l'Allemagne, pour l'envoyer dans les marais pestilentiels de la Hongrie où l'on a établi les dépôts de prisonniers avec l'espoir que les épidémies en débarrasseront leurs gardiens; mais sa forte constitution a eu raison des climats et des maladies comme des blessures, et il est rentré en France en 1814. Avec ses cheveux blancs comme neige, sa large carrure, ses yeux bleus, clairs, vifs, intelligents, il a su s'imposer, se faire respecter de ses collègues et adorer de ses soldats. Le maréchal Pélissier, qui ne jette pas d'ordinaire son estime à la tête des gens, fait le plus grand cas du « père Gamou » ; aussi c'est à lui qu'il a confié, le 7 juin 1855, la tâche de prendre le Mamelon Vert.
L'Empereur explique au général Gamou ce qu'il doit
faire, et lui montre, sur la carte, le chemin éprendre : « Suivez bien mon doigt, lui dit l'Empereur. — Oui, Sire, mais c'est inutile. Vous voulez que je sois à Turbigo avec mes voltigeurs? A quelle heure? — A six heures. — Eh bien, ça suffit, Sire, j'y serai. »
A deux heures, sur la route de Turbigo, la colonne des voltigeurs est en route : en tête marche le père Gamou, sur son grand cheval blanc; à ses côtés sont le général Lebœuf et le général Frossard. Deux batteries à cheval de la garde, sous les ordres du commandant Demolon, ferment la marche; l'une d'elles a comme lieutenants MM. de Miribel et de Vaulgrenant.
En route, on entend une forte explosion du côté du Tessin : « Ce sont les Autrichiens qui font sauter le pont de San Martino » , dit le général Frossard.
Les pontonniers, partis dès le matin de Novare, ont presque terminé l'établissement des ponts lorsque, vers six heures, la tète de colonne atteint la grève du Tessin. Les généraux se rendent sur une petite éminence et examinent la rive opposée : à perte de vue, on ne voit qu'un jardin anglais ; des bosquets, des taillis et des futaies succédant à des futaies avec de petites éclaircies et des peupliers semblables à des pinceaux géants fichés en terre. On ne distingue personne dans ce fouillis de verdure et on ne perçoit non plus aucun bruit. Sur le bord opposé, où est attachée la corde du bac, est un poteau jaune rayé de noir avec l'aigle à deux têtes en cuivre qui brille au soleil : au loin, caché par les arbres, le clocher d'un village, et enfin, encore plus loin, un autre clocher.
Impatients de savoir ce que cachent ce silence et ce calme, les généraux font passer les chasseurs à pied