PLAINTES DES ZOUAVES
en arrière : l'Empereur est là, il cause avec le général Espinasse, et, malgré l'insistance de son lieutenant, il maintient l'ordre d'aller de suite à Turbigo. Un régiment de grenadiers viendra relever les zouaves dans l'occupation du pont. L'Empereur reparti, le général met en marche sa division ne laissant que les zouaves pour attendre les grenadiers qui doivent prendre leur place.
A trois heures personne n'est encore venu, et une estafette apporte aux zouaves l'ordre de partir sans attendre davantage. Ils vont sur la route qui mène aux ponts quand on signale l'Empereur revenant de Turbigo; il s'avance au milieu de la chaussée entre les deux lignes de soldats qui cheminent sur les bascôtés et qui sur son passage lancent des plaintes à haute voix : ils ne cessent de marcher depuis trois heures du matin, et ils n'ont rien pris qu'un peu de café. Ils crient si fort que leurs récriminations arrivent distinctement aux oreilles du souverain, qui continue impassible son chemin, sans avoir l'air de comprendre.
La division est vers sept heures sur le Tessin. Là, il faut attendre pour passer. A dix heures du soir seulement les zouaves, quiforment l'arrière-garde, atteignent à Turbigo par une nuit sans lune, éreintés et mécontents. Ils font halte dans l'obscurité en tournant le dos à l'ennemi et, à peine les faisceaux formés, ils se jettent à terre sans rien prendre. Le général Espinasse, après avoir assuré les distributions pour le lendemain, se couche, le dernier de tous, sur un fagot de genévrier.
A l'endroit où repose sa division, il y avait eu un
combat dans l'après-midi. A deux heures le général Mac-Mahon était arrivé à Turbigo. Ne pouvant rien voir dans les taillis qui se prolongeaient à l'infini, il était monté sur le clocher de l'église en compagnie des généraux Gamou, Lebrun, Auger et de plusieurs officiers d'état-major.
Sur la plate-forme on regarde, on déploie les cartes et on cherche à s'orienter. Le colonel du génie Prudon observe avec sa lorgnette et, distinguant un mouvement dans des arbres, demande au général Gamou si ses voltigeurs sont en avant dans la direction du sud. « Mais non, je n'ai personne là. — Alors ce sont les Autrichiens. » Et tout le monde de lorgner dans la direction indiquée. En effet, ce sont bien des Autrichiens. C'est à qui maintenant descendra le plus vite. Le grand et fort général Camou s'engage le premier sur l'échelle qui sert d'escalier, puis suivent les autres généraux, puis les colonels et enfin les capitaines. Chacun veut passer sur le dos de celui qui le précède et les derniers crient aux premiers de se presser. Mais le général Gamou avec ses soixante-dix ans et ses rhumatismes est peu ingambe, et il ne va pas vite. Ses épaules occupent toute la largeur de l'escalier et ne permettent à personne de passer à côté de lui. Enfin, il est en bas, et les suivants s'y précipitent derrière lui. En un clin d'œil tout le monde est en selle et se dirige du côté où s'avance la division La Motterouge. Les turcos qui en font Tavant-garde, prévenus de la présence de l'ennemi, marchent en trois colonnes et se trouvent à l'improviste à dix pas des Autrichiens qui, à l'aspect de ces moricauds, de ces nègres, de ces Kabyles aux visages tatoués et aux vêtements bizarres, demeurent étonnés.