LE SOUS-LIEUTENANT BOULANGER
Les turcos mettent à profit ce moment d'incertitude pour exécuter tous à la fois un feu répété jusqu'à la queue de leur colonne et, aussitôt l'effet produit parla pluie de leurs balles, ils foncent baïonnette basse, poussant des hurlements rauques et font sur les Autrichiens l'effet d'une armée de démons à laquelle on ne peut résister. Une batterie autrichienne qui s'est avancée reste maintenant isolée par la retraite de l'infanterie qu'elle appuyait. Le général Auger avec le capitaine Grévy et la compagnie de turcos galopent dessus. Une mêlée d'une seconde a lieu, dans laquelle le général Auger sabre comme un sous-lieutenant, et une pièce reste entre nos mains. « Votre nom »? dit le général Auger au capitaine de turcos qui vient de lui donner un coup de main : « Davout d'Auerstaedt, » répond le futur grand chancelier de la Légion d'honneur.
Les turcos reviennent grisés de leur heureux début : ils dansent, sautent, crient; beaucoup portent des souliers, les mains dedans, comme des gants et les agitent, les frappent l'un contre l'autre, en guise de cymbales. D'autres se sont coiffés de hauts shakos noirs qui ont encore des branches de verdure à la mode autrichienne ; plusieurs ont même trouvé moyen de se revêtir de vestes blanches.
De l'autre côté du village, on amène des blessés que soigne l'aumônier du 2e corps, l'abbé Bragier. Lorsque le général de Mac-Mahon passe par là, l'un de ses officiers, le ducd'Harcourt s'arrête devant un sous-lieutenant auquel il demande, en le tutoyant, s'il est grièvement atteint. « Non, ce n'est rien, une balle dans le bras, mais rien de cassé. » Le général de Mac-Mahon demande au duc d'Harcourt le nom de son camarade.
« Ernest Boulanger » , répond l'officier. Quelques jours après, le futur ministre de la guerre recevait, sur la proposition du général de Mac-Mahon, la Légion d'honneur.
Côte à côte du sous-lieutenant Boulanger, gît à terre un capitaine autrichien le pied broyé. Le colonel Félix Douay venant à passer, il s'adresse à lui, et le prie de lui faire rendre son sabre. Le colonel Douay le cherche, le lui rapporte et fait examiner son pied parle docteur Gaulet de son régiment. Mais le malheureux est perdu : il mourra dans peu d'heures. Il a été atteint au moment où, montant à cheval, il passait la jambe au-dessus de la croupe; la balle est entrée par la plante du pied et est remontée fort avant dans le mollet, au moment où il était horizontal.
Ce même jour, 3 juin, le Roi, quoiqu'il soit mécontent, obéit aux ordres de l'Empereur et met son armée en mouvement dès le matin. Lui-même, marchant en tête, arrive à Novare et se rend chez son allié. Il insiste encore pour une offensive rapide, de manière à atteindre les Autrichiens qui ont commencé à passer le Tessin. L'Empereur reste inébranlable.
Le Roi se retire et, toute la soirée, il exhale son irritation, d'autant plus vive qu'il se voit relégué en seconde ligne, derrière le général de Mac-Mahon, au lieu d'être à l'avant-garde comme c'était convenu; il se demande si l'envoi de la garde impériale à Turbigoet à San Martino, en tête de l'armée, ne cache pas une idée secrète de Napoléon. L'Empereur ne voudraitil pas entrer le premier sans lui, à la tète de sa garde, à Milan? Et cette idée augmente encore sa colère.
Dans les états-majors français on ne comprend pas