RAPPORTS DES ESPIONS
cette immobilité qui se prolonge depuis quarante-huit heures. Pourquoi avoir exécuté avec tant de rapidité une marche longue, fatigante, et surtout dangereuse, si une fois qu'on l'a réussie on s'arrête au moment d'en recueillir le fruit?
Cependant l'Empereur maintient à Novare les corps Baraguay-d'Hilliers et Niel ; il fait savoir au maréchal Canrobert qu'au lieu d'aller le lendemain 4 juin, au matin, passer le Tessin à Turbigo, comme il lui en avait donné ordre hier, il s'arrêtera ce soir à Novare et y séjournera.
Toujours dans la matinée du 3 juin, le syndic de Novare, le comte Gibellini-Tornielli, grand seigneur patriote, qui a tenu tête aux Autrichiens lors de leur occupation, se rend au quartier impérial : introduit de suite, il certifie que l'ennemi exécute une retraite sans esprit de retour; il sait par, les paysans des environs, qu'ils brûlent toutes les provisions impossibles à emporter. L'Empereur l'écoute, le remercie et le congédie. En sortant, le comte Gibellini s'entretient encore avec le maréchal Vaillant et le général de Montebello : ils sont dans les idées de l'Empereur.
Et chaque minute cependant la retraite des Autrichiens se confirme. Le colonel Saget reçoit un de ses espions Andréa- Augusto Pezzolo qui arrive de Mortara : « Les Autrichiens, dit-il, se retirent partout, et il ne doit plus y avoir en Piémont un seul d'entre eux à l'heure où je vous parle. »
A Turin, M. de Gavour a communiqué, à dix heures du matin, ce télégramme au correspondant de l'agence Havas : « Retraite autrichienne confirmée, après avoir abandonné la ligne du Pô en face de Valenza ; commencé
hier à se retirer de Mortara; nuit dernière, corps Zobell, Schwarzenberg, Lichtenstein évacué Mortara, se dirigeant sur Vigevano, Bereguardo, Pavie; retraite précipitée, ennemi abandonne grains et autres objets; ce matin, Roi visité Empereur. »
Le maréchal Ganrobert avait suivi le Roi. Parti à midi de Palestro, il arrivait à six heures avec ses premières troupes à Novare où il se rendit au quartier impérial.
L'Empereur est parti à quatre heures, se dirigeant du coté de Turbigo, et ne peut tarder a rentrer. Le maréchal l'attendra, car il tient à lui parler. Une heure se passe et l'on n'a aucune nouvelle de l'Empereur. Les officiers de la maison sont impatients et même inquiets de cette absence prolongée. Le maréchal regarde par une fenêtre : dans la rue et sur la grande place, dont on aperçoit le coin, la foule s'agite. Les cafés sont pleins et les rues encombrées de voitures, d'estafettes, d'officiers, de corvées, de détachements en armes et de flâneurs; des habitants désorientés, affairés se meuvent au milieu de ce remue-ménage disparate et bruyant.
A sept heures et demie, un mouvement se produit; la foule se range en masse compacte et cesse de s'agiter. On entend un bruit lointain, indécis qui se rapproche; puis sur la place éclatent des cris de : « Vive l'Empereur ! vive l'Italie! «Les mouchoirs et les chapeaux s'agitent, et des fenêtres et des balcons tombent des fleurs.
D'abord apparaît un piquet de guides; puis un vide assez long et, derrière, Napoléon III seul, pensif, le regard perdu : de temps en temps, aux evvivas répétés, et à la tombée des fleurs que l'on jette à ses pieds,