‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 160 sur 255 · VICTOR-EMMANUEL MÉCONTENT · texte numérisé non relu

VICTOR-EMMANUEL MÉCONTENT

comme devant le saint sacrement un jour de Fête-Dieu, il relève la tête, fixe son regard, sourit et salue.

Un groupe de généraux et d'officiers en bleu de ciel avec des aiguillettes d'argent le suit à distance et un -peloton de guides, sur de beaux cbevaux bais couverts de poussière, ferme la marche.

Aussitôt descendu de cheval, l'Empereur emmène le maréchal Ganrobert dans son cabinet. Le maréchal répète les observations du Roi et communique à l'Empereur une note du colonel Govone qu'il vient de recevoir : « La retraite des Autrichiens est complète; ils ont abandonné Mortara hier, 2 juin. Dans la nuit, ils ont marché sur Vigevano, Bereguardo et Pavie. Leur retraite est si précipitée qu'ils ont abandonné leurs approvisionnements et tout ce qu'ils avaient réquisitionné. » L'Empereur reste inébranlable dans son idée.

Mais, dira-t-on, l'Empereur avait à sa disposition plusieurs divisions de cavalerie et il eût été bien facile d'en lancer en reconnaissance et de vérifier ce qu'on répétait de toutes parts ; mais en 1859, la cavalerie servait de réserve à l'infanterie et, dans chaque corps d'armée, elle suivait à une journée de marche en arrière.

Le maréchal Ganrobert, reconnaissant qu'essayer de vaincre l'entêtement de l'Empereur est peine perdue, prend congé de lui et se rend vers le quartier général qui lui a été désigné.

Il arrive à l'extrémité de la ville devant un énorme bâtiment derrière lequel est un jardin qui s'étend dans la campagne. Les habitants et surtout les habitantes de la maison attendent le maréchal. Quand il apparaît, des toits jusqu'au rez-de-chaussée, les balcons

et les fenêtres se meublent de joyeux visages de femmes et de jeunes filles qui accueillent leur hôte par une pluie de roses. Sur la porte, trois jeunes filles lui offrent un bouquet avec un souhait de bienvenue.

De jolis yeux, des sourires, des fleurs, sous un soleil ardent, dans un pays merveilleux : voilà le souvenir qu'ont gardé de cette campagne la plupart de ceux qui l'ont faite.

Dans cette contrée enchanteresse que bordent les lacs d'Italie, où s'élèvent la polychrome chartreuse de Pavie et la forêt de flèches de marbre du dôme de Milan, au milieu de ces campagnes qui sont des parterres et des jardins, les femmes et les filles, aux cheveux noirs que recouvre la coiffe blanche et carrée, avec leur costume de couleurs éclatantes, cotillon court et chemise flottante accueillent nos soldats en libérateurs. Et eux, insouciants du lendemain, heureux de ces réceptions, ils goûtent avec délices cette vie faite d'imprévu et qui leur offre tant d'agréments.

Le soir du 3 juin, le soleil se coucha par un ciel pur et ses derniers rayons répandirent sur la contrée et sur les cimes de neige des Alpes une teinte bleu tendre telle que Léonard de Vinci, enfant de ce pays, en a donné au paysage dans lequel il a placé le sourire éternellement sublime de la Joconde.

Assis dans le jardin avec son état-major, le maréchal Canrobert demeura longtemps, après dîner, à jouir du charme de la nature et de la beauté du ciel qui se couvrait d'étoiles.

Aux murs de la maison où il habitait, montaient de

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