ROSIERS ET JOLIES FEMMES
gigantesques rosiers dont les branches pleines de sève s'échappaient de leur treillage pour venir retomber en cascades de feuillage foncé diapré de grappes de roses. Il y en avait de toutes couleurs et surtout de teintes claires : blanches et couleur thé, tantôt épanouies, exubérantes, prêtes à s'effeuiller; tantôt en boutons ou à peine écloses, et toutes répandaient une odeur enivrante et délicieuse.
Auprès de leur voûte parfumée, le maréchal causait avec ses officiers. Tous étaient heureux de la vie, contents de faire campagne et pleins d'espérance. Ils riaient de bon cœur et racontaient maintes histoires amusantes. L'un des plus gais et des plus enjoués prit à partie le comte Vimercati, que le Roi avait attaché à l'état-major du maréchal Canrobert et qui, du premier coup, avait su se faire aimer de ses nouveaux camarades : « Vos journaux, dit-il, ont-il assez répété d'histoires sur les horreurs autrichiennes. N'ont-ils pas affirmé dernièrement que le général Giulay avait sommé le syndic de Verceil de fournir des jolies femmes à son état-major et que, sur le refus de l'édile, il l'avait fait fouetter en place publique? Eh bien, ce n'étaient pas des femmes que demandaient les Autrichiens, mais des médicaments manquant à leur cantine d'ambulance, particulièrement de la belladone; seulement vos journaux ont traduit : Belladonna par : « Jolie femme » .
Les soldats, eux aussi, dans leurs bivouacs, sous les arbres séculaires des anciens remparts de la ville, bien accueillis de la population qui s'efforçait de leur fournir ce dont ils avaient besoin, goûtaient le charme de cette soirée rafraîchie par la brise qui descendait des montagnes.
352 GANROBERT.
A Robechetto, dans la villa du comte Àrese, et a Trecate, chez le syndic, les généraux de Mac-Mahon et Regnaud de Saint-Jean-d'Angely et leurs états-majors se laissaient aller aux mêmes sentiments. Ceux des combattants de Magenta qui subsistent encore se souviennent tous de cette veillée des armes enchanteresse. Peut-être, aujourd'hui, le pays leur paraîtrait-il moins beau qu'alors. C'est qu'ils étaient jeunes, qu'ils marchaient vers l'avenir et que les filles d'Italie leur souriaient en leur jetant des fleurs et leur envoyant des baisers. . . Maintenant, ils sont au déclin de la vie, et après les journées glorieuses d'alors ils ont subi la défaite, ils ont subi l'invasion et le démembrement de la patrie, et leurs yeux ne voient plus de la même façon.
A dix heures, l'espion Montelli rentre au quartier général et, de son rapport, le colonel Saget extrait cette note qu'il donne à l'Empereur vers onze heures : « Retraite des 2e et 7e corps autrichiens par Vigevano, celle des trois autres par Bereguardo. »
Depuis trente-six heures, tous les rapports, de quelque source qu'ils viennent, sont identiques et précis; et, cependant, l'Empereur ne modifie pas son idée et il dicte, avant minuit, ces deux ordres au Roi et au général de Mac-Mahon :
« Novare, 3 juin 1859.
« Monsieur mon Frère,
h Voilà comment j'ai arrêté le mouvement de demain :
« Votre Majesté se portera avec toute son armée à