‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 167 sur 255 · PRISE DE LA REDOUTE. 36S · texte numérisé non relu

PRISE DE LA REDOUTE. 36S

de fer qui, d'abord en talus, s'enfonce bientôt dans une profonde excavation. La tête de colonne s'y engage et se trouve en présence d'une redoute qui lui barre le passage.

Sortant de la tranchée, les grenadiers gravissent les parapets, et l'on voit à la fois les silhouettes des capitaines d'Houdetot et Bougoz et celle du grenadier Albarède se détacher sur la crête : tous trois oscillent et tombent à la renverse, morts ou mortellement blessés. D'autres les remplacent qui s'emparent de la redoute et, sans s'y arrêter, suivent les Autrichiens jusqu'au pont du chemin de fer et à celui de la grande route sur le Naviglio. En franchissant ce dernier, le caporal Albert aperçoit un tonneau de poudre placé dans un creux, il l'enlève et le jette à l'eau. Décoré déjà en Grimée, Albert fut nommé sergent le soir même. Il est mort deux ans plus tard empoisonné. Les grenadiers ayant passé le pont se trouvent en présence de grandes bâtisses en pierre de taille qui bordent la route de l'autre côté du canal ; ils y entrent de vive force et y trouvent cinq autres barils de poudre qu'ils jettent dans le canal.

Le général Regnaud est sur la grande route quand le colonel d'Alton vient lui rendre compte qu'à droite il s'est emparé de la rive gauche du Buffalora, mais que les ponts sont coupés et qu'il fait préparer une attaque de l'autre rive au moyen de nageurs. Le colonel qui a la migraine est coiffé d'une calotte de velours vert et son bonnet à poil pend à l'arçon de sa selle : o Vous n'êtes pas à l'ordonnance, lui dit le général. Remettez votre bonnet à poil, » et il le congédie.

Les grenadiers venaient, sans s'en douter, de mettre

en fuite trois brigades autrichiennes qui ne devaient pds reparaître de la journée. Ces malheureuses troupes n'étaient pas en état de soutenir un combat sérieux; arrivées de la veille par chemin de fer, elles n'avaient pas mangé depuis plus de quarante-huit heures, et dans la soirée qui avait précédé la bataille on avait compté parmi elles douze suicides par désespoir.

Le combat, quoiqu'il ait pleinement réussi, a fortement agi sur le moral de l'Empereur, et l'excitation du premier moment a fait place chez lui à de la prostration.

Le canon du général de Mac-Mahon, qu'il entendait tout à l'heure et dont Je son l'a décidé à attaquer, il ne l'entend plus et il commence à s'inquiéter de ce silence. « Que fait donc Mac-Mahon? » se dit-il à lui-même. Il va et vient, indécis, inquiet, l'œil aux aguets. En fouillant l'horizon, ses regards se portent sur un groupe de cavaliers qui vient du pont en tête duquel est le général Lebœuf. L'Empereur l'attend, arrêté à gauche de la route, non loin du chemin de fer; il est monté sur un bel alezan très doux, célèbre dans le monde du sport sous le nom de Buckingham et autour de lui sont le général Fleury, le colonel Waubert de Genlis et cinq ou six officiers, avec des valets de pied tenant en main des chevaux de rechange, et un peloton de chasseurs de la garde. « Et Mac-Mahon? » dit l'Empereur au général Lebœuf; mais celui-ci n'en a pas de nouvelles depuis neuf heures et demie. « Et le Roi? » A onze heures et demie, lorsque le général a quitté Turbigo, ses troupes n'avaient point commencé le passage, et le Roi était revenu à Galliate.

L'Empereur est stupéfait à la nouvelle que le Roi est

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