‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 17 sur 255 · JOSEPHINE DE BEAUH ARN AIS · texte numérisé non relu

JOSEPHINE DE BEAUH ARN AIS

« Mme T.. n'effaceront pas de ta mémoire celles des « bords de la rivière avec ta bonne petite Eugénie. « Écris-moi le plus tôt possible, non pour me rassurer « sur ton attachement, nos cœurs sont trop unis « pour qu'ils puissent jamais se séparer, mais sur ta « santé qui n'était pas bonne quand tu es parti. Prends « soin de tes jours pour conserver ton Eugénie qui ne « pourrait vivre sans toi. Tiens-moi aussi bien le ser- « ment que tu m'as fait de m'aimer comme je tiena drai celui que je t'ai fait.

« ... J'espère que tu feras de ton côté, comme je « ferai du mien, tout ce qui peut avancer le moment « de notre union pour la vie. Envoie-moi le plus tôt « possible ton portrait. Ce sera une si grande conso- « lation pour ton amie ! »

« Que se passe-t-il après l'envoi de cette lettre? La poste égare-t-elle celles qui suivent? Ou bien les deux amoureux, calmés par l'éloignement, s'abstiennent-ils de s'écrire?

« Les lettres cessent, et des deux côtés on se reproche de garder le silence. Bonaparte est arrivé à Paris novice, sauvage, encore non dégrossi, ignorant tout du luxe et des plaisirs et complètement sans argent. La vie emportée des fêtes, où l'on semble rattraper le temps perdu de la Terreur, l'ahurit et le désoriente. Les femmes qui régnent en dominatrices de la capitale le séduisent et lui font entrevoir un inconnu qu'il n'avait jamais espéré ni rêvé.

« Une de ces femmes les plus à la mode a jeté son dévolu sur ce jeune inexpérimenté : Joséphine de Beauharnais, créole nonchalante, plus âgée que lui, à laquelle les fards et les supercheries de la toilette ni. 3

tiennent lieu de beauté, consommée en l'art de séduire et de s'emparer du cœur et des sens, grise en un clin d'œil et ensorcelle le jeune général tant et si bien qu'elle l'épouse.

« Cette nouvelle est pour Désirée un coup qui déchire son cœur, emporte ses espérances : tout pour elle est perdu.

« Elle pousse un cri de douleur tendre et doux qu'elle fixe sur le papier et envoie à l'inconstant :

« Vous serez, sans doute, étonné de recevoir cette « lettre après mon long silence ; mais je ne puis résister « plus longtemps au désir que j'ai de me justifier à vos « yeux. Si je n'ai plus votre amour, que j'aie au moins u votre estime. C'est la seule consolation qui me reste.

« Vous vous êtes fâché contre moi de ce que je n'ai « pas répondu à votre dernière lettre, j'ai eu tort. a Mais cette légère faute méritait-elle un si grand cour- « roux? Et d'ailleurs, un peu de jalousie était cause « de la suspension de ma correspondance. On m'avait « dit que vous faisiez la cour à une belle etriche dame, « et il paraît que c'était votre femme. Mais dites-moi, h méritais-je d'être traitée avec tant de cruauté? Ne vous « ressouveniez-vous plus de nos engagements? Ne vous « ai-je point promis, si je changeais, de vous en avertir « et de vous redemander les gages de mon amour que « vous avez encore? L'ai-je fait? C'est donc vous qui a avez tort. Si vous êtes juste, vous l'avouerez. Vous « m'avez rendue malheureuse pour le reste de ma vie, « et j'ai encore la faiblesse de vous pardonner.

a Vous êtes donc marié. Il n'est donc plus permis à « la pauvre Eugénie de vous aimer et de penser à vous. a Et vous disiez que vous m'aimiez? Et un retard de

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