‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 18 sur 255 · BONAPARTE EST MARIÉ · texte numérisé non relu

BONAPARTE EST MARIÉ

lettre vous brouille sans retour et vous engage à vous marier à une autre? Vous marier! non, je ne puis m'accoutumera cette idée! Elle me tue. Je n'y puis survivre. Je vous ferai voir que je suis plus fidèle à mes engagements et que, malgré que vous ayez rompu les liens qui nous unissaient jamais, je ne m'engagerai avecunautre, jamais je ne me marierai. « Je vous fis demander mon portrait, je vous renoui velle ma demande. Il doit vous être bien indifférent, < surtout à présent que vous possédez celui d'une ( femme chérie. La comparaison que vous devez faire i ne peut être qu'à mon désavantage, votre femme i étant supérieure en tout à la pauvre Eugénie qui i peut-être ne la surpassait que par son extrême attachement pour vous.

« Après un an d'absence, moi qui croyais toucher au bonheur, moi qui espérais vous revoir bientôt et devenir la plus heureuse des femmes en vous épousant! Mais point du tout. Votre mariage a fait évanouir toute ma félicité. Il est vrai que j'avais des torts envers vous; mais vous m'auriez trouvée si tendre, si confiante, que j'osais me flatter que vous me pardonneriez. Le jour de votre départ de Marseille fut bien douloureux pour moi ; mais du moins j'avais l'espoir d'être un jour unie à vous. « A présent, la seule consolation qui me reste est i de vous savoir persuadé de ma constance. Après i quoi, je ne désire que la mort. La vie est un supplice i affreux pour moi depuis que je ne puis plus vous la « consacrer.

« Je vous souhaite toutes sortes de bonheurs et « de prospérités dans votre mariage. Je désire que

3ft CAN ROBERT.

a la femme que vous avez choisie vous rende aussi m heureux que je me l'étais proposé et que vous le u méritez. Mais, au milieu de votre bonheur, n'ou- « bliez pas tout à fait Eugénie et plaignez son sort. » « Après m'avoir montré ces lettres, la Reine douairière de Suède, qui était sans doute fatiguée, me congédia tout en se regardant encore dans son miroir.

« En traversant les salons et les galeries à la suite des chambellans qui me reconduisaient à ma voiture, mon esprit demeurait attaché aux souvenirs qu'elle avait évoqués en moi. Par quel charme, par quelle séduction avait-elle pu conquérir le cœur de Napoléon? Cette vieille petite coquette avait-elle été jolie? avaitelle eu de l'esprit? Non, Désirée Glary n'avait jamais été jolie. Une toute petite mignonne femme; une statuette de Saxe aux formes étriquées, la poitrine étroite, les mains, les pieds très petits, les attaches fines, les doigts effilés, ce dont elle était très fière; une jolie peau, une grande fraîcheur, un nez à la Roxelane, une bouche et des yeux souriants, une physionomie franche et ouverte : voilà son physique à seize ans. Son caractère était celui d'une enfant gâtée et capricieuse : elle était colère par moments, quoique généralement portée à rire et à s'amuser d'un rien. Ses qualités physiques et morales étaient toutes du ressort de la jeunesse; sa minauderie, sa coquetterie, sa gaieté exubérante, ses caprices qu'on avait pu trouver gracieux chez une fraîche jeune fille à la figure chiffonnée, étaient devenus ridicules chez une vieille coquette toute fardée dont la physionomie accentuée par l'âge devenait caricature. La Reine n'avait pas su vieillir et même ses traits de caractère et ses manies

Page 1