LA « MARSEILLAISE
parti à neuf heures de mes bivouacs j'ai attendu jusqu'à onze heures l'écoulement du 4e corps, je suis arrivé à Trecate sans rien savoir; là, je suis tombé dans un gâchis épouvantable de voitures et de troupes de toutes armes, et un de vos officiers d'ordonnance est venu à moi en me criant : « Pourquoi n'arrivez-vous pas? » Il m'a fallu encore attendre que la division de Failly et l'artillerie de réserve du 4e corps, qui allaient à leurs bivouacs, eussent débarrassé la route. J'ai fait prendre le pas gymnastique au milieu des voitures et particulièrement d'un équipage de ponts qui tenait tout le passage, et me voilà. Naturellement, je n'ai pas de canon. » L'Empereur fait un signe de tête imperceptible sans dire un mot : alors le général de Martimprey appelle le général Picard et met sa brigade à cheval sur les deux rives du canal, en lui recommandant de prendre l'offensive pour faire croire aux Autrichiens à la présence de troupes nombreuses.
Et successivement le 6e bataillon de chasseurs, commandé par son adjudant-major Doléac — son chef de bataillon, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, a été pris de coliques néphrétiques et est resté près du pont — et le 23e et le 90e conduits par leurs colonels Auzouy et Gharlier, se déploient au son des tambours, des clairons et des musiques qui jouent la Marseillaise et foncent sur les Autrichiens.
Il était temps. Le 3e grenadiers ne pouvait plus tenir et, ainsi que l'avait annoncé le capitaine Haillot, des colonnes autrichiennes venant du sud allaient les déborder, les tourner pour les couper du pont de San Martino, leur unique moyen de communication avec le reste de l'armée.
370 CANROHEUT.
Le commandant Schmitz, envoyé une heure avant pour presser le maréchal Canrobert, est de retour : il annonce l'arrivée prochaine du maréchal ; c'est à peine si l'Empereur l'entend : « Et Mac-Mahon ? lui dit-il en guise de réponse. — Sire, si vous voulez, je vais aller à sa recherche ; faites-moi donner un cheval frais de vos écuries, et je pars. » Sur un signe du souverain, le général Fleury appelle un piqueur ; le commandant enfourche un cheval dispos et disparaît.
Les Autrichiens prennent maintenant l'offensive et ça va mal à Ponte-Nuovo. Le régiment de zouaves et le 1er bataillon du 1er grenadiers sont engagés au delà du canal dans les taillis épais, et à leur hauteur, sur la chaussée, deux pièces en batterie enfilent la route.
Le général Gler parcourt les rangs des grenadiers et des zouaves. Ses traits de courage légendaires, sa bonté et son beau physique font de lui l'idole de ses soldats ; sur la route, à la même hauteur, le général Mellinet, le glorieux balafré de Grimée, vient d'avoir son cheval tué et un peu en arrière, au débouché du pont du canal, on voit le général Regnaud de Saint-Jeand'Angely, à la figure carrée, tourner en cercle, sous le feu incessant des balles et des boulets qui criblent les maisons devant lesquelles il se tient, pour tromper son impatience de recevoir des renforts.
Les deux pièces sur la route ne cessent pas de tirer : le capitaine deLaJaille, qui les commande, voit devant lui arriver de nouvelles troupes ennemies et, pressentant une attaque redoublée, il crie aux zouaves et aux grenadiers qui, à droite et à gauche dans les taillis, protègent les pièces : « Puis-je compter sur vous? —