‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 171 sur 255 · LE CAPITAINE DE LA JA1LLE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE DE LA JA1LLE

Nous ne vous lâcherons pas. » Mais à l'instant des chasseurs tyroliens sautent des fourrés sur la route à vingtcinq mètres des pièces, tandis que d'autres se dressent dans les mûriers, devant les zouaves et les grenadiers, leur déchargeant leurs lourdes carabines à bout portant- « Les Autrichiens sont sur vous » , crient les zouaves au capitaine de La J aille qui attelle ses avant-trains ; une pièce accrochée part au galop, l'autre est entourée. L'adjudant Bouisson, le maréchal des logis Gazeneuve, le canonnier Delecourt font feu de leurs pistolets et de leur mousqueton ; les Tyroliens ripostent : les baïonnettes, les écouvillons se lèvent, s'abaissent, se croisent; trois servants tombent morts, les autres sont blessés et les Tyroliens veulent les achever quand un officier autrichien blessé paraît ; il relève les armes de ses hommes et dit en français : « Ce sont de trop braves gens pour les tuer. » Alors les deux sous-officiers et les deux servants survivants, tous blessés, se rendent.

La pièce transportée à l'arsenal de Vienne fut sciée en deux afin que les artilleurs autrichiens pussent en examiner les rayures : le sous-officier Gazeneuve en vit les deux parties détachées un mois plus tard.

Le capitaine de La Jaille, voyant sa pièce prise, court aux grenadiers et aux zouaves : il veut les retenir; il les exhorte à le suivre : ils sont sourds à sa voix et ils filent sur les maisons de la douane en l'entraînant avec eux. Furieux, hors de lui, il va au général Regnaud : « Ces j...-f. .. m'ont abandonné après m'avoir promis de ne pas me lâcher. Donnez-moi votre peloton d'escorte, que je charge avec lui pour reprendre ma pièce. » Le général s'y refuse et le capitaine de La Jaille, hors de lui, s'en va vers l'Empereur.

De la bagarre s'échappe le cheval du général Cler, la tête au vent, les naseaux ouverts, s'ébrouant, galopant éperdu, la selle vide : il vient se jeter en étourdi, dans le groupe de l'état-major du général Mellinet : « Voilà le cheval de Cler... Ce pauvre Cler est tué. v

Personne n'a vu quand et comment il est tombé. Tout à l'heure, lorsqu'on retrouvera son cadavre, il sera entièrement nu ; sa chemise même lui aura été arrachée.

La fusillade et la canonnade des Autrichiens redoublent avec leurs cris de victoire, et dans la garde c'est la débandade. L'état-major se jette au travers des fuyards; le capitaine Tortel, l'aide de camp du général Cler, est coupé en deux par un boulet; le général Mel- Mnet et le colonel Raoult poussent à un groupe de grenadiers qui reviennent en baissant la tête et en se cachant la figure de leurs bras comme des gens qu'on assomme de coups de bâton sur la figure. Le général Mellinet tombe sous son cheval tué. Le colonel Raoult a son épaulette enlevée en partie par un boulet, et ses torsades se déroulent en longs fils de la Vierge d'or qui s'embarrassent derrière lui dans les jambes des grenadiers : « En avant donc! » crie-t-il à plusieurs, et se trouvant face à face avec un sergent superbe il lui casse sa canne sur les épaules d'un cou'p sec en lui criant : « Veux-tu retourner! » Le sous-officier, comme réveillé d'un lourd sommeil, relève la tête, regarde, fait face en avant et rallie ses hommes. Sous les efforts des officiers, et grâce à une charge d'une centaine de chasseurs à cheval de la garde que mène le général de Gassaignoles, les généraux et les officiers parviennent à maintenir quelques combattants autour des grandes

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