L'EMPEREUR SE RETIRE
maisons de pierre de taille, et leurs feux ajustés suffisent pour calmer l'ardeur de l'ennemi. Pendant ce temps, des attelages d'artillerie, croyant à notre retraite, partent à fond de train sur la route et deux compagnies de zouaves, décimées, privées de leurs officiers, se jettent dans les pentes couvertes d'acacias du Naviglio, d'où elles ne veulent plus sortir. Un aide de camp vient les exhorter : « Qu'est-ce qu'il nous veut, celuilà? dit un zouave... Je vais te faire ton affaire, si tu ne nous laisses pas tranquilles. » Et l'officier est obligé de se retirer. On est si inquiet autour du général Regnaud que l'on répète ces mots : « On va ramener l'Empereur derrière le Tessin, on coupera le pont et on nous laissera là. » Peut-être l'officier qui parle ainsi sait-il que l'Empereur est en route pour mettre le Tessin entre lui et l'ennemi.
En effet le rapprochement de la fusillade et les bruits du combat qui arrivent maintenant jusqu'à l'étatmajor ne laissent aucun doute sur la gravité de la situation, et pour se rendre compte de l'état exact des choses le général Fleury s'est rendu sur la ligne de feu.
A mesure que la situation devient plus critique les traits de l'Empereur se tirent davantage et derrière lui ses officiers, dont beaucoup encore jeunes voient pour la première fois une bataille disputée, deviennent inquiets et s'irritent de ce que l'on n'entend plus le canon du général de Mac-Mahon. On profère des plaintes et des récriminations, d'abord sourdes, et bientôt à haute voix. Agacé de ces réflexions malsonnantes le général Frossard se retourne et de sa voix nette : « Vous êtes bien impatients. Vous n'avez
pas encore fait la guerre, ça se voit, et vous jugez un général qui a déjà cent fois donné les preuves de sa valeur. »
Le silence renaît, mais les balles arrivent assez dru autour de Napoléon III et l'une d'elles atteint un cheval près de lui.
Le colonel Waubert de Genlis a peur pour la vie du souverain : « Il faut sauver l'Empereur » , crie-t-il. Et s'approchant de lui, il l'entraîne hors du massif de peupliers où il est, pour l'amener au pont de San Martino par la grande route : l'Empereur machinalement se laisse faire.
En montant sur la chaussée, l'Empereur se trouve face à face avec le drapeau des zouaves de la garde et les six vieux soldats préposés à sa défense. L'aigle d'or brille sous le soleil intense, et de sa hampe pendent des loques de soie déchirées par la mitraille de Malakoff , où la moitié du régiment est restée. C'est le drapeau que le maréchal Ganrobert a donné au régiment, lors de sa création, sur le plateau de Ghersonèse, et dont la remise a été saluée par les canons russes de Sébastopol.
Dans ce moment l'aigle et les six vieux soldats, tous décorés ou médaillés et avec d'énormes barbes, dans la solitude de la route éclatante de blancheur, font face à l'ennemi tandis que l'Empereur s'en va en lui tournant le dos.
Plusieurs des généraux et des officiers en sont révoltés ou émus. On entend un bruit d'attelages et de voitures qui s'approchent au galop, et une grande poussière s'élève du côté de Ponte Nuovo-, où la fusillade continue de plus belle.