‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 173 sur 255 · ON A DONC PEUR DES BALLES · texte numérisé non relu

ON A DONC PEUR DES BALLES

Toujours machinalement l'Empereur prend le trot; mais sous l'excitation du bruit des voitures qui, derrière lui, va en s'accroissant, son cheval passe du trot au galop et en un instant lui et l'état-major sont à toute allure. On dirait une fuite, et, autour de l'Empereur, on baisse la tète. Le général Frossard n'y tient plus; il se redresse, et sur un ton de fureur concentrée : «Ah çà, on a donc peur des balles... C'est honteux, cette fuite ! » Et gagnant la gauche de l'Empereur, il lui demande de restreindre son allure; aussi quand on touche au pont, tout le monde a repris le pas. Alors le général Frossard fait arrêter et retourner l'Empereur.

C'est en cet endroit que le capitaine de La Jaille arrive au galop devant l'état-major; il est nu-tète, la figure toute rouge, les yeux hors de leur orbite; son sabre pend attaché par la dragonne à son bras qu'il agite; il apparaît comme un héros d'Homère : « Sire, donnez-moi du monde, que je reprenne ma pièce. » N'obtenant pas de réponse, il répète sa requête et n'obtenant encore rien il repart toujours au galop, et les officiers de la suite ne peuvent cacher leur sentiment d'admiration pour l'attitude superbe et l'indignation de cet officier encore tout échauffé du combat, qui ne veut pas abandonner à l'ennemi un trophée.

L'Empereur reste en place et le général Fleury, revenant de la ligne de feu, le trouve sur la grande route, non loin du pont, dans la position où l'a arrêté le général Frossard; il lui conseille alors de passer le pont et de se tenir sur l'autre rive. Là l'Empereur met pied à terre derrière une briqueterie, ayant en face de lui de l'autre côté de la route, le long du

fleuve, une batterie de la garde en position, dont les canonniers, en attendant des ordres, se reposent assis sur le gazon.

La route qui va à Novare est encombrée de voitures d'artillerie et de haquets de ponts. De cette mer de voitures sort le général Niel qui prévient l'Empereur qu'il est venu sans ses troupes, mais que la division Vinoy prend les armes. Au silence de l'Empereur, le général juge la situation compromise et envoie le capitaine Gorbin chercher le surplus de son corps. En quittant son quartier général, pour avoir tout son monde le plus vite possible sous la main, il a prescrit au commandant Parmentier de ne laisser passer aucune troupe devant les siennes.

Le capitaine Gorbin, à peu de distance de San Martin©, voit dans un champ, à droite de la route, le maréchal Ganrobert avec son état-major. Le maréchal, sur un cheval bai, regarde d'un air impatienté les gendarmes et les hussards de son escorte qui, à coups de plat de sabre, forcent les voitures à se garer sur les bas-côtés ou dans les champs. Son chef d'état-major, le colonel de Senneville, impatienté de ne pouvoir faire avancer les renforts demandés par l'Empereur, ne tient pas en place et fait exécuter à son cheval, un syrien rouan superbe, des pas espagnols et des changements de pieds.

En voyant le capitaine Corbin, le maréchal l'appelle et l'interroge; et sur la situation fort sombre que lui expose le capitaine, il part sans plus attendre en appelant ses officiers : « Allons, messieurs, c'est grave. »

Auprès du pont, il se dirige vers l'Empereur qui l'accueille par ces mots : « Comme vous arrivez tard! »

CAJNROBERT SE REBIFFE. 377

A ce reproche, le maréchal se rebiffe : « Si Votre Majesté m'avait larssé partir ce matin, comme je le lui ai demandé, je serais depuis longtemps ici. »

L'Empereur reprend alors son mutisme, et le maréchal, après être resté quelques instants devant lui attendant un ordre, s'éloigne. Il passe le pont au pas; puis reprend le galop pour monter la grande route sur laquelle il croise des blessés et un convoi de prisonniers. Près de Ponte Nuovo, il trouve le général de Martimprey qui, en peu de mots, le met au courant.

Les Autrichiens, après l'assaut infructueux des maisons blanches, ont cessé leurs attaques à gauche à Buffalora, et au centre à Ponte Nuovo; ils viennent même d'abandonner la partie droite de Buffalora, non sans une vigoureuse défense, car les deux commandants Desmé de l'Isle et Maud'huy ont été tués. Mais, par contre, leurs attaques redoublent contre notre droite. Il leur arrive sans cesse de nouvelles troupes du sud et toutes ces masses cherchent à nous déborder et à nous couper du pont du Tessin, d'autant plus facilement que depuis le commencement de l'action nous n'avons gagné aucun terrain de ce côté et que nous y avons peu de monde.

Le maréchal mis ainsi au courant va d'abord à la redoute et en escalade le talus après avoir confié son cheval à un hussard. Sur les pentes gisent un peu partout des grenadiers; sous leurs longues capotes noires, que les buffleteries marquent dune croix blanche, et avec leurs bonnets à poil ils paraissent des géants. Par endroit, leurs cadavres sont accumulés; on n'a pas eu le temps de les dépouiller, tant le

feu a été ardent; ils sont dans la position où la mort les a saisis, et leurs yeux ternes, grands ouverts, regardent fixement.

Le souvenir rapide de l'assaut de Gonstantine traverse l'esprit du maréchal quand il franchit un corps ou qu'il voit un agonisant. Mais une fois au sommet du parapet, le maréchal ne pense plus qu'à la bataille qu'il embrasse en entier. Les Autrichiens, en se retirant de Buffalora et de Ponte Nuovo, ont changé leur ligne de bataille, et maintenant au lieu de faire face à l'ouest elle est tournée du côté du nord; à Ponte Nuovo la fusillade a cessé, mais les pièces du général Lebœuf tirent à toute volée dans la direction de Magenta et vers le sud.

A. côté du maréchal, des grenadiers garnissent les parapets de la redoute écrêtés par les balles. Ils font le coup de feu sans précipitation, mais sans cesser un instant.

A. gauche, le maréchal a son regard attiré par l'aspect particulier du pont du chemin de fer sur le canal. Il y a là trois ponts en fer qui se croisent : celui du chemin de fer en contre-bas et deux autres au-dessus de la voie pour les deux routes qui longent le canal ; autour de ces trois ponts, à cheval sur les deux rives, la brigade Picard est engagée avec les Autrichiens dans des bois épais d'acacias ou de mûriers, et dans des vignes géantes.

Grimpé sur le point le plus élevé de la redoute, le maréchal scrulte les alentours. Sa silhouette, si connue des soldats, se détache sur le ciel au milieu de la fumée qui lui forme un cadre et, de loin, les combattants le voient.

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