SALUT, MESSIEURS DE LA GARDE
Les grenadiers qui sont à ses pieds, se souvenant, des tranchées de Sébastopol, pris d'enthousiasme, se mettent à agiter leur fusil, au bout duquel ils ont mis leur bonnet à poil, et ils crient : « Vive le maréchal Canrobert! »
Lui, tirant son képi d'un grand geste théâtral, rejetant en arrière sa grosse tête avec ses longs cheveux frisés et ses moustaches relevées, il répond aux hourras des soldats par ces mots : « Salut, messieurs de la garde ! » L'enthousiasme des grenadiers touche au délire et, de leurs rangs, partent de tous côtés des protestations. En cet instant le maréchal se croit Rampon à la redoute de Montelegino, recevant le serment de l'immortelle 32e demi-brigade de mourir à son poste.
Reprenant l'examen du pays il voit, à un kilomètre en avant, un village à cheval sur le canal : Ponte Vecchio. C'est le point de débouché des colonnes autrichiennes qui viennent du sud.
Si nous occupons Ponte Vecchio, nous les empêcherons de pénétrer sur le champ de bataille. Enlever Ponte Vecchio va donc être le but du maréchal et lorsqu'il en sera définitivement maître, vers sept heures et demie du soir, le gain de la bataille sera assuré.
Le maréchal, ainsi décidé, quitte la redoute et, remontant à cheval, se dirige vers la brigade Picard. Au premier bataillon qu'il rencontre, il dit : « Vous allez marcher à la baïonnette, mes enfants! Voici le général Courtois d'Urbal qui va vous conduire. » Et le général Courtois, dont l'artillerie n'a pas passé le pont, dirige le bataillon au feu.
Le maréchal, allant à une autre troupe, la harangue ainsi : «Vous êtes fatigués; allons, encore un effort! Je
vais marcher à votre tête! » Puis, il fait les commandements et attaque la ligne autrichienne en même temps que le bataillon conduit par le général Courtois dUrbal. Les Autrichiens, qui ne voient rien dans le taillis, mais qui entendent la charge, croient à l'arrivée de troupes fraîches et abandonnent Ponte Vecchio où entre le maréchal.
La rive droite du canal dégagée, le maréchal retourne au pont du chemin de fer, le passe, non sans danger, car les plaques de tôle qui forment le tablier sont disjointes, basculent et font des trous où les pieds des chevaux se prennent comme dans des pièges.
Quoiqu'il n'ait là qu'une poignée d'hommes, il paye d'audace, fait battre la charge et dégage les abords du pont. Heureusement, voici la brigade La Gharrière que conduit le capitaine Haillot.
Après avoir parlé à l'Empereur, le capitaine Haillot est retourné à Ponte Nuovo, où il a de nouveau constaté l'arrivée continuelle des troupes autrichiennes le long du Naviglio, mais où il a vu aussi la tête de la brigade La Gharrière au pont de San Martino. De sa propre autorité, il a couru au général et l'a engagé à se diriger sur le pont du chemin de fer et s'est offert de l'amener au maréchal Ganrobert.
A la brigade La Gharrière succède celle du général Janin, ayant à sa tête le général Renault ï arrière-garde, suivi de son aide de camp, le capitaine Lamiraux.
En possession de ces renforts, le maréchal s'entend avec le général Niel pour une attaque combinée de Ponte Vecchio sur les deux rives du Naviglio. Le général Niel, avec les généraux Vinoy et Renault, attaquera par la rive gauche ; le maréchal, par la rive droite.