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LES HUSSARDS DU « ROI DE PRUSSE

Les Autrichiens, eux aussi, ont reçu des renforts et ils nous accueillent de telle façon que le village est pris et repris cinq fois. A la cinquième, l'ennemi commence à montrer moins d'énergie, et les nôtres prennent définitivement le dessus. Le maréchal presse les Autrichiens et, au moyen de masses de tirailleurs, les maintient à distance de Ponte Vecchio qu'il fait créneler et barricader. Pour mieux juger la situation, le maréchal se tient avec son état-major sur un petit monticule, à gauche du village. A sa droite, dans les vignes enlacées aux mûriers, est un bataillon du 56e en bataille,

Un mouvement se fait dans les mûriers; on entend un bruit de chevaux et apparaissent, à travers le feuillage, des hussards en pelisse blanche : « Ne tirez pas, ce sont des Français! » crie-t-on. Et les officiers du 56e retiennent leurs soldats prêts à faire feu.

Alors, en un bond, ces hussards, dont l'uniforme les a fait croire français, mais qui sont autrichiens et appartiennent au régiment du roi de Prusse, tombent sur l'état-major; les pelisses blanches se mêlent aux aiguillettes et aux épaulettes d'or; les chevaux se cabrent, s'entre-croisent, font des volte-faces, ou bien, lancés au galop, bousculent tout sans s'arrêter. Les éclairs des sabres qui se lèvent et s'abaissent traversent l'espace. Le maréchal est saisi au collet; il pique son cheval qui s'emporte et laisse entre les mains de son agresseur la criméenne qu'il a autour du cou. L'intendant Mallarmé, la joue estafilée, s'abat avec son cheval gris et roule sur la berge du canal dans lequel il tombe. Le capitaine Armand a le menton tailladé; le cheval du colonel de Bellecourt, blessé à

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mort, fait un soubresaut qui envoie en l'air son cavalier qu'on voit retomber comme une masse à huit pas. Les capitaines de Vérigny et de Lostanges sont sabrés et jetés à terre. Ils tombent à côté d'un cheval qui perd tout son sang et qui, couché sur le côté, lance, en saccades, des ruades continuelles.

Les hussards arrivent jusqu'au canal qui les arrête; mais là, de l'autre bord, les troupes du général Renault les criblent de balles. Alors, retournant, ils repartent et viennent retomber sur le bataillon du 56e qui, cette fois, tire sur eux à bout portant. Leurs chevaux, lancés à fond de train, arrivent sur les fusils; l'un d'eux est si près qu'un tout jeune soldat, le fusilier Soury, lui envoie à toute force un coup de baïonnette dans le poitrail. L'arme entre jusqu'au canon et le cheval, fou de douleur, se cabre; puis, pivotant sur lui-même, repart au galop en enlevant l'arme et la traîne enfoncée dans son flanc devant Soury qui regarde, stupéfié, la bouche ouverte. Le major Kronfeld, qui conduit l'escadron, atteint de trois balles, vient tomber sous son cheval à dix pas des tambours du 56e. Il est là couvert de sang et demandant du secours. Le caporaltambour Lescluse s'approche et, faisant un moulinet avec sa canne, lui assène sur la tête un formidable coup qui l'achève.

Le lendemain, le chef du bataillon avait l'audace de proposer ce misérable pour la médaille militaire qui lui fut d'ailleurs accordée!

La bourrasque passée, le maréchal revient à son observatoire et s'informe de ce qu'est devenu le colonel des hussards autrichiens : « Est-il tué? est-il blessé? est-il prisonnier? Qu'on cherche s'il est resté parmi

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nous et qu'on me l'amène! » Gomme Ton a pris le major Kronfeld pour le colonel et qu'on lui dit qu'il est mort, le maréchal s'écrie : « Quel malheur qu'on ait tué un si brave soldat ! J'eusse voulu le complimenter. » Et dans la soirée et le lendemain il renouvelle ses interrogations et, chaque fois, il répète : « C'est dommage! Pourquoi avoir tué un homme si brave?»

Cependant, le colonel des hussards du roi de Prusse n'était pas mort. Il s'appelait Eldesheim; il devait encore charger avec succès à Solferino et protéger la retraite à Sadowa.

Le hourra qu'il venait de mener avait pour but de préparer le succès de l'attaque suprême qu'allait tenter l'infanterie autrichienne. Elle ne tarde pas à se prononcer. Le maréchal, de son observatoire, voit les baïonnettes et les habits blancs surgir des feuillages. Il a un bataillon sous la main, il le confie à son chef d'état-major, le colonel de Senneville, et le lance sur l'ennemi.

Le bataillon s'ébranle ; le colonel de Senneville est devant ; on le distingue, avec sa taille souple et élancée, sur son cheval syrien aux allures si belles. Une décharge part; il agite les deux bras, comme s'il battait l'eau, renverse la tête et tombe en arrière pendant que son cheval s'emballe.

Sa mort marque la fin de la bataille. Les Autrichiens se sentent à bout de forces et Ponte Vecchio, barricadé et crénelé, est devenu une position d'autant plus inexpugnable que les renforts se succèdent sans cesse.

Mais, voici le comte Vimercati, tout essoufflé et tout joyeux. Il vient de traverser le champ de bataille; il a

assisté, avec r état-major du général de Mac-Mahon, à la prise de Magenta. Les Autrichiens sont rejetés bien en arrière à gauche; nous sommes maîtres du champ de bataille et complètement victorieux.

Le maréchal charge Vimercati d'aller répéter à l'Empereur ce qu'il lui a dit et, parcourant au galop les rangs de ses soldats, il leur fait part de la joie qui déborde en lui.

L'Empereur, depuis cinq heures, est demeuré à l'état d'automate : il a même cessé de fumer ses habituelles cigarettes.

A cinq heures et demie, un officier d'ordonnance du Roi, le comte de Foras, s'est présenté devant lui. 11 arrive de Galliate et a traversé la lande qui borde le Tessin sur la rive piémontaise. Ayant reconnu lEmpereur à pied devant la petite maison blanche à un étage qui s'élève en retrait de la route, avec par-devant un terre-plein d'une centaine de mètres carrés, le capitaine de Foras saute à bas de son cheval, et, le tenant par la bride, salue l'Empereur. « Qui êtes-vous? dit le souverain qui ne le reconnaît pas. — Je suis officier d'ordonnance du Roi, qui m'envoie demander des nouvelles à Votre Majesté. — Que fait le Roi. N'attaquet-il pas avec Mac-Mahon? » Le ton, la voix ne trahissent aucune impatience ; mais aux traits tirés de l'Empereur, à son nez allongé, à ses joues creusées, à ses moustaches et ses cheveux décollés et défaits, le comte de Foras voit de suite dans quel état moral il est. ce Le Roi n'a pas encore pu passer le Tessin, sire ; la division Fanti est seule sur la rive lombarde, et encore est-elle arrêtée à Turbigo. — Mais le Roi devait à midi avoir passé les ponts. — Sire, c'a été

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