‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 177 sur 255 · PASSEZ », ET PUIS C'EST TOUT · texte numérisé non relu

PASSEZ », ET PUIS C'EST TOUT

blanc... Regardez donc. — Ce sont des nôtres, disent à la fois plusieurs officiers en regardant à la lorgnette. — Il faut cesser le feu, dit le général Lebœuf, et vous Lahitte, qui êtes bien monté, allez voir ce qu'il en est. » Au bout d'un quart d'heure, le capitaine revient: ce sont des turcos et des soldats du 45e, à qui il a parlé. « Allez vite prévenir l'Empereur qui va être un peu content » , dit le général Lebœuf.

L'Empereur est à ce point déprimé que cette nouvelle le laisse impassible et qu'il ne dit pas un mot. Quelques minutes après, le général Trochu, en atteignant le pont, s'approche, et saluant l'Empereur : « Je suis parti à midi de Novare. J'ai dû rester en place presque tout le temps. Il y a une heure seulement, j'ai vu un de vos officiers d'ordonnance sans moustaches, avec des favoris — le marquis de Gadore. — Il allait à Novare et n'avait pas d'ordres pour moi, mais il m'a prévenu de ce qui se passait. Personne autour de moi ne s'en doutait : le vent, étant contraire, ne nous apportait pas le bruit du canon. Bourbaki, derrière moi, n'en savait pas plus. J'ai fait courir mon monde sur les bascôtés et les fossés de la route, au milieu d'un gâchis invraisemblable et me voilà. » L'Empereur le regarde d'un œil hagard, et lui répond : « Passez, » et puis c'est tout.

En arrière du général Trochu, sur la route, est encore le général Bourbaki, qui se débat avec des trains d'artillerie. Prévenu par le marquis de Gadore, puis par un officier du général Trochu, puis par le capitaine de Verdière, il presse ses soldats. A Trecate il croise des officiers de grenadiers blessés qui lui disent : « On attendait Mac-Mahon, à deux heures, à Magenta, et l'on

n'a pas encore de ses nouvelles. » Un mouvement se fait autour du général Bourbaki. On entend des cris et des jurons. Une calèche, qui va dans le même sens que sa division, veut percer ses rangs. Les soldats furieux injurient le cocher; une grosse tête sort de la portière et regarde : c'est le maréchal Vaillant qui va rejoindre l'Empereur. Et les soldats s'écartent en maugréant.

Le comte Vimercati et le capitaine de Molènes, envoyés par le maréchal Ganrobert, trouvent l'Empereur toujours au pont, le regard perdu, comme une personne étrangère à ce qui se passe autour d'elle. Il donne un ordre — le premier depuis deux heures de l'aprèsmidi : — il prescrit à la batterie de la garde restée sur la berge de pointer ses pièces dans la direction de la grande route. Personne ne peut comprendre ce que ça signifie, et le général Frossard fait rester les canonniers en place.

Le récit que fait le comte Vimercati, et qui a exalté à si haut point le maréchal Ganrobert, laisse l'Empereur indifférent, autant que les renseignements du capitaine de Lahitte. Il regarde défiler de nombreux blessés. L'un d'eux, sur une civière, a le bras arraché à l'épaule par un boulet. En passant, il se soulève sur son séant, et sa capote posée sur lui, en glissant, laisse voir une plaie béante et d'un rouge ardent, qui a tout inondé de sang ce malheureux : « Je suis venu jusqu'ici pour vous demander votre main, Sire. » Et il agite le bras qui lui reste, en criant : « Vive l'Empereur! » Mû comme une machine, Napoléon III avance, tend sa main que le soldat serre et il revient sans un mot. « Je n'ai jamais vu un pareil moral » , dit le baron Larrey. Plus loin, d'autres officiers qui connaissent l'Empereur

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