EN VOILA UN SACRÉ FLATTEUR
s'étonnent qu'il n'ait pas pris une croix de la poitrine de l'un d'eux pour l'attacher sur la capote du blessé. S'il avait joui de ses facultés, il eût saisi l'occasion de faire un heureux.
Le jour commence à baisser; le général Frossard passe le pont, atteint une maison isolée et déserte, monte sur le toit et examine. De retour, il s'avance vers l'Empereur, et d'une voix nette, avec son ton habituel d'autorité : « C'est une victoire. » Le mot n'a pas d'écho, et plusieurs des assistants se soufflent à l'oreille : « En voilà un sacré flatteur! » Flatteur, le vénérai Frossard! C'était un des hommes qui disaient le plus durement la vérité au souverain, et en ce moment n'était-il pas seul à voir juste?
En même temps que le jour disparaît, la canonnade et la fusillade cessent peu à peu. L'Empereur envoie chercher le maréchal Canrobert et les généraux que l'on pourra trouver. Le maréchal traverse le champ de bataille plongé déjà dans une demi-obscurité. Des nuages couvrent le ciel, sauf du côté des Alpes, où s'étend encore une bande lumineuse qui va peu à peu en s'éteignant, pour se confondre avec les cimes des montagnes. Partout où se dirige le maréchal règne l'animation; l'âme de l'armée semble se reprendre comme celle d'un être humain après une secousse terrible qui l'a mis à deux doigts du tombeau.
Le maréchal passe le pont avec précaution, et gagne la petite maison devant laquelle est l'Empereur.
La foule de sa suite s'est grossie : il y a des officiers de toutes armes, des plantons, des paysans, des gens de livrée, qui tiennent des chevaux à la main ou gardent des fourgons verts au chiffre impérial ; des canonniers
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et des valets d'écurie allument des torches de résine et préparent des feux. On distingue encore les silhouettes des personnes, etles grands sycomores qui entourent la maison se dessinent tout noirs sur la partie du ciel qui est restée pure et où commencent à briller des étoiles.
Sur une table sont étalées des cartes qu'éclairent deux bougies fixées dans des bouteilles.
L'Empereur emmène le maréchal dans la maison et s'enferme seul avec lui.
Le maréchal a confiance. A l'allure du combat qu'il vient de soutenir, il ne croit pas à un nouveau mouvement offensif des Autrichiens. Mais reviendraient-ils, il les refoulerait encore : ses troupes sont pleines d'entrain.
L'Empereur ne lui répondant rien, le maréchal ajoute : « Nous n'avons qu'à aller dormir, et demain nous verrons ce qu'ils ont dans le ventre. » Et là-dessus il se retire.
Il est nuit ; les torches font des taches rouges etlaissent de longues traces de fumée dans l'air; sur le pont, des jalonneurs éclairent le passage; sur les rives, en avant, des pontonniers travaillent à la lueur de grands feux, et leurs nacelles, munies de lanternes, sillonnent le fleuve en tous sens.
L'Empereur est revenu près des cartes avec son caban sur les épaules. Sans cesse arrivent des officiers : les uns sont en quête de nouvelles ; d'autres, au contraire, en apportent.
Le commandant Schmitz saute de son cheval et crie : « C'est une grande victoire. » L'émotion de l'entourage s'est peu à peu calmée; cependant, si beaucoup croient le danger disparu, ils n'osent pas encore compter sur le succès, tant l'alerte a été chaude. Le cri
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du commandant Schmitz dessille les yeux de tous, sauf ceux de l'Empereur. Il écoute son officier d'ordonnance, appelle ensuite le maréchal Vaillant, et d'un air de doute lui dit : « Schmitz va vous répéter ce qu'il vient de me dire. » Et l'Empereur ne peut croire ce qu'on lui apprend. Il reste muet en présence du maréchal Vaillant et du commandant Schmitz qui répète, avec les détails les plus circonstanciés, ce qu'il a vu. Le colonel de Toulongeon, la figure épanouie et rayonnante de joie, accourt un quart d'heure après, agitant un papier qu'il tient à la main; c'est le rapport que le général de Mac-Mahon a dicté devant lui, et, avant de l'avoir remis à l'Empereur, le colonel en répète la dernière phrase : «La bataille de Magenta comptera parmi les plus glorieuses [victoires] (1) qu'ait remportées l'armée française. »
L'Empereur est ébranlé, cette fois : il écoute le colonel de Toulongeon, et peu à peu il se convainc du succès. 11 prend des mains du colonel le rapport du général de Mac-Mahon, le pose sur les cartes et avec un crayon écrit dessus : « Rapport Mac-Mahon. Je n'ai pas lu. » Puis, prenant un bout de papier, il écrit encore avec le même crayon :
« L'Empereur à i Impératrice.
« lJont de Magenta.
« Une grande victoire, mais chèrement achetée. Cinq mille prisonniers et quinze mille ennemis tués. Détails impossibles. Au revoir. »
(1) Le mot est passé dans l'original.
Une estafette porte ce papier à Novare où le télégraphe le transmet à onze heures trente du soir. Ensuite, Napoléon III demande son porte-cigarettes et il recommence à fumer : il est redevenu lui-même.
Vers dix heures et demie, la foule qui emplit le terre-plein s'écarte pour laisser passer Victor- Emmanuel.
Le Roi attendait avec impatience, à Galliate, le retour du comte de Foras, et dès qu'il l'eut aperçu : « C'est le canon de Ganrobert que l'on entend? — Non, Sire, c'est la garde et l'Empereur; et ça va mal. — Et que vous a dit l'Empereur pour moi? — Il m'a dit que ça allait mal. » Là-dessus, le Roi était monté à cheval et s'était dirigé sur San Martino par Trecate, où il avait trouvé le général Bourbaki s'efforçant de se frayer un passage dans le gâchis qui régnait. Après quelques mots échangés dans la nuit, le Roi avait pris les devants et vers dix heures et demie il arrivait pour féliciter son allié, qu'il pensait avoir à plaindre.
Que se passa-t-il entre les deux souverains qui se retirèrent dans une chambre de la petite maison? On a affirmé que Napoléon avait reproché avec amertume à Victor-Emmanuel son immobilité. C'est peu croyable : ce n'était ni dans les habitudes de l'Empereur d'être sec en paroles, et pas davantage dans celles du Roi de supporter les reproches. En tout cas, s'il y eut discussion entre eux, ce ne fut que le lendemain, alors que l'Empereur sut mieux ce qui s'était passé.
Le terre-plein, avec la foule bariolée d'officiers et de soldats de toutes armes éclairés par des feux et des torches, est d'un aspect fantastique; l'animation et la joie ont succédé au silence et à l'inquiétude, et l'Em-