LA GENERALE BERNADOTTE
de petite fille s'étaient augmentés au point d'en faire une personne excentrique.
« Je me demandais si Bonaparte avait eu du regret d'avoir brisé le cœur de son aimante fiancée en épousant une autre. Sur le moment, entraîné et séduit par l'habile Joséphine, il demeura sous son charme unique, sans penser ailleurs ; mais bientôt désillusionné, dégoûté du peu d'affection qu'il trouvait chez celle qu'il adorait et à laquelle il avait donné son nom, il en revint à Désirée; il se rappela les entretiens si doux sur la grève de la Méditerranée, ou sur le bord de quelque rivière.
« Désormais, ce souvenir d'amour de sa jeunesse le suit partout, et Désirée reprend empire sur son esprit; et, toute sa vie, il semble agir avec elle comme quelqu'un qui cherche à obtenir son pardon.
« Désirée de son côté, avec sa nature frivole, après le déchirement du premier instant, se remet, et un an après sa rupture avec Bonaparte, lorsqu'on lui propose Bernadotte, elle l'accepte parce qu'il est un homme à tenir tête à Napoléon. Elle paraît aussi n'avoir gardé nulle rancune à Bonaparte; au contraire, elle demeure fière toute sa vie d'avoir été un instant l'élue du grand homme.
« Quand elle a un fils, elle ne veut pour lui d'autre parrain que son ancien fiancé; et Bonaparte, alors tout imbu des poésies d'Ossian, donne à son filleul le nom du héros Scandinave Oscar.
« Aussitôt au pouvoir, Napoléon comble Désirée de prévenances; il donne à Bernadotte, pour Désirée, un hôtel de quatre cent mille francs (l'hôtel de la rue d'Anjou), et le nomme en 1804 maréchal d'Empire
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avec trois cent mille francs de revenus. Bernadotte répond à ces bienfaits par une mauvaise volonté croissante, qui en arrive à compromettre le succès à Auerstœdt, à Wagram, à Walclieren. Napoléon pardonne chaque fois et continue à le combler : ce sont des revenus, des cadeaux de toutes sortes, le titre de prince de Ponte-Gorvo, et quand les Suédois choisissent Bernadotte comme héritier de la couronne, il ratifie leur décision, heureux de voir sa fiancée devenir reine.
« Le mariage a rendu Désirée fantasque; ses manies d'enfant gâtée augmentent ; il en est une, celle des pleurs, dont elle obsède son mari : elle pleure à tous moments et à propos de rien. Si Bernadotte sort, elle pleure de le voir partir ; quand il revient, elle l'accueille encore par des larmes. Aussi la considère-t-il comme une petite fille dont l'éducation est à faire ; il la traite en conséquence et lui donne des maîtres de musique, de danse ou de dessin. Mais elle se révolte contre ces allures de maître d'école et l'époux doit changer de ton.
k Elle est, et le restera, une petite poupée mondaine, bavardant, minaudant, s'occupant de toilette et tenant un salon de beaux esprits où fréquentent Mme de Genlis, quelques vieux abbés autrefois reçus à Versailles et des grands seigneurs légitimistes à perruque poudrée. Tout ça bavarde autour d'elle et forme une petite cour à la minuscule déesse de l'hôtel de la rue d'Anjou.
Quand elle est nommée princesse de Ponte-Gorvo, elle reçoit une députation de ses nouveaux sujets qui viennent la prier de séjourner quelque temps au milieu d'eux; à cette demande, elle manque de se