‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 180 sur 255 · AMATEURS DE FRITURE · texte numérisé non relu

AMATEURS DE FRITURE

ensemble à son lieutenant il en ajourna la signature.

Ainsi l'Empereur proclamait le général de Mac- Mahon le héros de cette journée. Qu'avait-il fait depuis six heures du matin où nous l'avons laissé sur les bords du Tessin, au nord, du côté de Turbigo, attendant les ordres du quartier impérial? Ses soldats croient sans doute à une journée de repos : il est six heures du matin et aucune instruction ne leur a été transmise. Ils se mettent à faire la lessive, à cuisiner, ou même à pécher à la ligne. En un clin d'œil, les rives du Tessin et celles du Naviglio se couvrent d'amateurs de friture. Cependant la brigade Decaen est restée sur la rive droite, à la garde des ponts; le général de Mac-Mahon envoie le capitaine d'Espeuilles prévenir le général Camou que, sans attendre un autre avis, il remette aux premières troupes sardes qui se présenteront la consigne et qu'il fasse passer sa brigade.

Le capitaine d'Espeuilles, en cherchant le général Camou, aperçoit des voltigeurs qui forment cercle et paraissent assister à un spectacle qui les intéresse fort. S'approchant, il voit le Roi et le général Camou au milieu du groupe, dans une conversation des plus animées, et, fendant la foule des voltigeurs, il pénètre jusqu'à eux; il est immédiatement saisi par le Roi qui empoigne un bouton de son spencer et le secoue à l'arracher : a Mais à quoi pense votre général?... Je veux passer les ponts immédiatement. .. Je veux être à Milan avant vous... » Le général Camou, ravi de se voir débarrassé d'une algarade qui s'abat sur un autre, s'esquive, et le capitaine d'Espeuilles, secoué et sermonné, promet au Roi d'aller chercher son général. Celui-ci rechigne un peu, mais consent, et de loin il est

accueilli par ces mots : « Je veux passer! Je veux passer. »

Le général de Mac-Mahon fait observer au Roi que les ordres de l'Empereur sont formels : ses troupes doivent défiler d'abord, et si elles n'ont pas encore toutes pu le faire, c'est qu'il fallait une garde aux ponts et que l'armée sarde y arrive seulement en ce moment. Le Roi consent à attendre, mais il ne cache pas sa mauvaise humeur. Un de ses officiers, venant à lui, demande où sera ce soir son quartier général; il ne répond pas, et, l'officier renouvelant sa question : a Le voilà, mon quartier général. » Et il fiche en terre la pointe de son sabre et tourne le dos à son interlocuteur.

Le général de Mac-Mahon reçoit l'ordre général de l'armée vers huit heures; il n'est pas en contradiction avec la lettre qu'il a reçue la veille, mais il ne parle plus d'occuper Buffalora, mais seulement Magenta : toutefois le général juge qu'il n'y a là qu'un oubli et qu'il faut le plus vite possible donner la main aux grenadiers de la garde, c'est-à-dire aller à Buffalora; aussi, il va se former en deux colonnes; la division La Motterouge à droite marchera sur Buffalora, la division Espinasse à gauche sur Magenta, les voltigeurs de la garde en deuxième ligne, boucheront l'espace resté libre entre les deux divisions.

Le général Espinasse est allé aux nouvelles chez le général de Mac-Mahon qui lui donne ses instructions et l'invite à partir le plus tôt possible, en raison de la longueur de la marche qu'il aura à faire; quoique les deux généraux soient seuls, le général de Mac-Mahon trouvant imméritée la réprimande que l'Empereur l'a chargé la veille au soir de transmettre au général Espi-

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