TURCOS ET GRENADIERS
quelques cris. Le capitaine Vincendon, sur un cheval arabe, saute par-dessus une barrière et retombe devant le colonel autrichien Hubatecheck : « Vous avez un sacré toupet! » crie celui-ci dans notre langue en assénant au capitaine un coup de sabre sur la cuisse. Le capitaine riposte par un coup droit, le colonel tombe et un zouave saisit son cheval. Le drapeau du régiment autrichien oscille; des zouaves courent dessus, l'adjudant Servière tue celui qui le porte et l'enlève. Tout cela en moins de deux minutes. La colonne autrichienne n'existe plus. Ce qui n'est pas tué ou prisonnier a disparu, et les zouaves n'ont pas un seul mort.
Le général Espinasse, qui connaît son monde, ne se soucie pas que les zouaves se mettent à fouiller les cadavres ; il les reforme lui-même et veille à ce qu'aucun d'eux ne sorte des rangs.
A droite, la division La Motterouge, formée en ligne, marche sur Buffalora. En arrivant non loin de ce village, ses tirailleurs voient des hommes qui rampent comme pour se dissimuler : « Ne tirez pas, ce sont des grenadiers! » Et, en effet, chassés de Ponte Nuovo lors de la grande attaque des Autrichiens, ils cherchent à leur échapper. Puisqu'ils n'ont pas été accueillis par des coups de fusil à Buffalora, c'est que ce village est abandonné. Les turcos y courent. Ils n'y voient que des bonnets à poil, et le premier qui parle à leurs officiers est le capitaine Pichot-Duclos. Il a la figure tailladée et le sang coule sur sa grande capote : « Il n'est pas trop tôt que vous veniez » , dit-il. Et il serre la main au colonel Laure.
Voyant Buffalora entre nos mains, le général de La Motterouge fait exécuter un quart de conversion à
gauche à sa division et la dirige maintenant sur Magenta que le général Auger foudroie de ses pièces établies sur le chemin de fer.
Les quatre régiments s'avancent dans les taillis et les vignes perdant beaucoup de monde. L'aigle du 65e a sa hampe atteinte en trois endroits. Cherchant à maintenir ses bataillons à la même hauteur, le généra! de La Motterouge passe de l'un à l'autre et franchit, à côté du 45e, la ligne du chemin de fer.
Au moment où il est sur le talus, on le voit, lui et son cheval blanc, s'abattre en une seule masse. Le ventre enlevé, le cheval se débat furieusement, se relève, puis retombe: et le général, se dégageant, laisse la pauvre bête expirante, et prend le cheval d'un chasseur de son escorte.
Le général de Mac-Mahon cherche le général Camou qu'il ne trouve plus là où il l'a laissé. Au bruit du canon et de la fusillade, ses voltigeurs n'ont plus voulu rester en place. Le colonel Félix Douay, le premier, est venu lui dire : « Je désobéis, tant pis ; mais je marche avec mon régiment. — Eh bien, puisque c'est comme ça, moi aussi et toute la division nous marcherons ensemble. » Et les quatre régiments, en colonne par division, se sont ébranlés et toutes les dix minutes on entend le père Camou crier de sa voix de tonnerre : « Halte ! ... Sur les drapeaux, rectifiez vos alignements ! »
Le général de Mac-Mahon, l'ayant retrouvé, lui dit : « Mon vieux Camou, laisse tes bataillons déployés comme ils le sont, et marche droit et sans tirer sur le clocher de Magenta, un peu en arrière des deux autres divisions. C'est tout ce que je te demande pour aujourd hui. »