‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 185 sur 255 · MARCHE SUR MAGENTA · texte numérisé non relu

MARCHE SUR MAGENTA

Alors, tandis que le commandant Borel et le colonel Campenon vont aviser les généraux Espinasse et de La Motterouge de prendre aussi le clocher de Magenta comme point de direction, les aigles et les drapeaux de la garde sortent de leurs étuis, les tambours battent la charge, les musiques jouent la Marseillaise, sauf celle du colonel Du Bos, musicien hors ligne, qui fait entonner la marche de Faust, alors une nouveauté.

Sous l'action émouvante de cette marche en avant par une journée splendide ; dans l'enivrement des cris, des musiques, des tambours; à la vue des aigles d'or et des drapeaux flottant au vent, chacun, pris de vertige, se met à courir et ces trois divisions, se dirigeant sur un même point, viennent prendre comme dans un étau, dont les pinces se resserrent sans cesse, la ville de Magenta.

Du clocher et des maisons part une fusillade incessante et, par moments, les nuages de fumée blanche sont traversés par des fusées qui sillonnent l'air en décrivant une courbe majestueuse pour venir retomber au milieu des nôtres sans causer grand dommage.

Les troupes courent à qui mieux mieux, les alignements se perdent ainsi que les distances, les intervalles s allongent ou se rétrécissent et les bataillons arrivent mêlés, en une masse géante qui va se précipiter par toutes les issues que présente la ville.

« Arrange-toi pour planter ton fanion tricolore le plus vite possible sur le clocher, de façon à faire savoir partout que nous sommes maîtres de la ville » , dit le commandant Derroja à l'un de ses fourriers.

Mais, soudain, la division La Motterouge demeure

indécise : des boulets viennent, de derrière, tomber dans ses rangs. « Serions-nous tournés? » s'écrient les soldats. Heureusement le feu a déjà cessé lorsqu'ils voient, à leur gauche, émerger des taillis et apparaître sur la voie du chemin de fer les treize bataillons de la garde encore en ligne : voltigeurs aux longues capotes avec de larges plastrons, des guêtres et des buffleteries blanches; chasseurs aux sombres vêtements avec des molletières jaunes marchant comme à la parade; les guides à leur distance et les drapeaux au centre des bataillons avec leur garde de vieux briscards tous décorés.

A la vue de cette apparition, turcos et soldats du 45% du 65e et du 70e, un instant troublés, pénètrent dans les maisons, les cours et les jardins, tandis que les voltigeurs s'élancent droit sur l'église dont la porte est enfoncée par les sapeurs du colonel Douay.

A gauche, le général Espinasse arrive avec le 2e zouaves et la légion étrangère devant la gare. En un instant, les clôtures et les barrières sont renveisées; les zouaves courent si vite que les canons, prêts à faire feu, n'ont pas le temps de tirer et les Tyroliens se retirent dans les maisons de la ville attendant, derrière les persiennes, le moment propice de fusiller les assaillants s'ils veulent encore avancer.

Devant le général Espinasse, que suivent deux bataillons de zouaves, s'ouvre une rue pavée, sans trottoirs, déserte, dont les maisons sont fermées. Cette solitude et ce silence de mort, qui succèdent au bruit infernal et à l'agitation de tout à l'heure, sont effrayants. D'autres troupes hésiteraient à s'engager dans cette issue perfide. Les zouaves s'élancent ; ils filent en ram-

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