‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 188 sur 255 · LE CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE BATAILLE

dive, la marche qui n'avait été qu'une suite d'arrêts sur place.

Le général Bourbaki, tout le premier, maugréait contre les obstacles incessants. Tout à l'heure, il avait buté contre des chariots de parc allant chercher des munitions à Novare ; maintenant, il se trouvait face à face avec un groupe de cavaliers, dont l'un d'eux lui disait : « Gomment venez-vous à cette heure? Vous n'arriverez jamais. » Furieux de cette apostrophe d'un individu qui semblait prendre peu au sérieux ses peines et celles de ses troupes, il s'écria, sans savoir à qui il avait affaire : « Je le crois f. .. bien, si des gens comme vous nous empêchent de passer. » L'interpellé ne répondit pas, s'écarta avec son escorte et disparut dans l'obscurité.

Au fur et à mesure de leur arrivée au pont, les soldats s'y engageaient deux à deux et se reformaient en colonnes sur la rive lombarde où les officiers de l'étatmajor du maréchal Ganrobert et des plantons espacés les dirigeaient sur Ponte Vecchio. Sur le pont, sur les routes, à travers champs, ils défilèrent une partie de la nuit et, en passant près des bivouacs, leur pas lourd de fatigue, le cliquetis de leurs armes et de leur fourniment éveillaient les combattants endormis.

A minuit, le ciel était complètement pur; les étoiles brillaient de l'éclat particulier qu'elles ont en Italie dans les nuits de printemps sans lune, et, sous leurs reflets, le champ de bataille, du côté de San Martino et de Ponte Vecchio, prenait un aspect terrible.

En passant à travers champs, les nouveaux arrivants heurtaient des morts et trébuchaient sur eux. La redoute ne paraissait qu'un monceau de cadavres défi-

412 CANROBEUT.

gurés, allongés, tordus, au milieu desquels s'éparpillaient des fusils, des baïonnettes, des gibernes et des sacs. Parfois on distinguait des bataillons en ligne dormant derrière les faisceaux; les hommes avaient les positions les plus diverses, les uns allongés sur le ventre, d'autres sur le dos la bouche ouverte, d'autres repliés sur eux-mêmes. Dans le silence et l'immobilité, on les prenait pour des lignes de morts qui allaient se perdre dans l'obscurité, et la sentinelle qui veillait debout près du drapeau couché dans un étui, sur les baïonnettes croisées, semblait être seule vivante. Par moments, des cris s'élevaient de toutes les parties du champ de bataille : il y en avait de déchirants, de violents, auxquels se mêlaient des plaintes étouffées, presque éteintes; et puis le silence se refaisait, et quelques instants après un cri partait et aussitôt d'autres suivaient. On rencontrait des vampires, des détrousseurs de morts : comme les animaux immondes qui ne se montrent que la nuit, ils s'attachaient déjà aux cadavres et même aux blessés auxquels ils faisaient, pour les dépouiller, de nouvelles blessures.

Par endroits de grands feux de bivouac éclairaient des groupes de soldats qui les alimentaient, faisaient le café ou dévoraient quelques morceaux de pain ou de biscuit. Le maréchal Canrobert ne croyait pas au retour offensif de l'ennemi ; mais comme, s'il venait à se produire, ce serait contre Ponte Vecchio qu'il serait dirigé, il disposa lui-même les nouveaux arrivants en avant de ce village : la division Trochu, et celle du général Bourbaki, en première ligne ; celles des généraux Vinoy et Renault, qui avaient combattu, en deuxième ligne.

Vers une heure, le maréchal alla voir le général

Page 1