‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 189 sur 255 · UN LIT DE BONNETS A POIL · texte numérisé non relu

UN LIT DE BONNETS A POIL

Trochu : « Ëtes-vous sûr de repousser les Autrichiens s'ils reviennent? — Je ne crois plus à une attaque; mais, en tout cas, je suis sûr de la repousser. » Alors, le maréchal pensa à se coucher.

Son état-major s'était établi dans les maisons de la douane, à Ponte-Nuovo; on l'y attendait et, dans une grande salle démeublée, un lit de bonnets à poil de grenadiers tués dans la journée lui avait été préparé. Il se coucha dessus, après avoir accepté un morceau de pain du lieutenant Jamont, et s'endormit, tandis que ses officiers, roulés dans leurs manteaux, s'étendaient sur le bord de la route, près d'un superbe feu de bois sec.

A la fin de la nuit, la fatigue passant sur tout le monde, le calme et le sommeil s'abattirent sur le champ de bataille. Une cloche de l'église d'un village lointain vint à tinter; le son argenté, mélancolique et religieux, troublait seul le silence dans lequel dormaient morts et vivants.

Par les chemins déserts maintenant, entre des débris, à travers des champs dévastés, circulait à cheval un vieux révolutionnaire, garibaldien ou carbonaro, correspondant du Daily News, le comte Charles Arrivabene : au tintement prolongé de la cloche religieuse, à la vision du champ de bataille, au scintillement des étoiles, à ce repos effrayant qui régnait autour de lui, il se sentit ému, empoigné d'une idée religieuse, et, tournant son regard vers le ciel, il se mit à prier.

Le jour se levait : des fonds du Tessin apparaissait une buée argentée et grise qui montait dans les aulnaies et s'étendait jusqu'au Naviglio. Dans le ciel, une vague lueur blanchâtre naissait à l'horizon du côté de Milan et au brouillard du matin, piquant d'une fraîcheur

réparatrice et bienfaisante après la chaude journée de la veille, les soldats se levaient, s'étiraient, cherchant un morceau de pain durci ou de biscuit. Devant Ponte Vecchio, sur le front du corps du maréchal Canrobert, la fusillade éclata, perdue dans le brouillard: on entendait les coups de fusil sans rien voir.

Le maréchal courait déjà au feu, et le général Trochu, à cheval, en gants blancs, disait au général Bourbaki : «Je ne crois pas l'attaque sérieuse, mais, cependant, sois prêt à me soutenir. »

La brigade Bataille, déployée par le général Trochu, engagea la fusillade; elle dura un quart d'heure, cessa complètement, et, quand le brouillard se dissipa, on aperçut déjà loin la dernière arrière-garde autrichienne qui protégeait la retraite.

Il fallait s'occuper d'enterrer les morts et de soigner les blessés. A Ponte Vecchio, il y en avait un amoncellement. Dans ce village de masures, pris et repris sept fois, on avait empilé les corps dans des cours de fermes. Sur les dalles de l'église étaient étendues de longues files de cadavres autrichiens et français mêlés; des cierges et des bougies, que le curé avait allumés, brûlaient à côté d'eux.

Il y avait des ambulances un peu partout, dans des étables comme en pleins champs et on les distinguait au drapeau rouge qui flottait là où elles étaient installées.

Dès l'après-midi ce fut, par endroits, une puanteur épouvantable de cadavres décomposés par la chaleur, et cependant on faisait diligence pour enterrer les mors.

Vers onze heures, le 2e hussards arriva près de Ponte

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