‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 190 sur 255 · LES DETROUSSEURS DE MORTS · texte numérisé non relu

LES DETROUSSEURS DE MORTS

Veochio. Officiers et soldats, aussitôt les chevaux au piquet, furent commandés pour aller puiser de l'eau dans des seaux d'écurie et porter à boire aux blessés.

La masse des soldats est toujours compatissante et le camarade soigne du mieux qu'il peut son camarade. Mais l'humanité possède des monstres, et, si la guerre offre à beaucoup de gens de cœur l'occasion de faire acte de dévouement et d'abnégation, elle permet aussi aux lâches et aux brutes de se montrer dans leur horreur. Un officier des hussards du roi de Prusse, le comte de Reinach, était tombé, dans la charge qui avait bousculé le maréchal Ganrobert, atteint de trois coups de feu à la cuisse. Toute la nuit il demeura blotti sous un mûrier; au petit jour, entendant du bruit, il appela. Un chasseur à pied accourut; en le voyant, l'officier lui tendit un napoléon et lui demanda en français de le transporter jusqu'à une ambulance. Le chasseur prit la pièce de 20 francs, enleva à l'officier sa pelisse soutachée d'or et disparut.

Recueilli dans la journée par des hussards du 2e, il fut amené aux officiers de ce corps qui s'occupèrent de lui, le firent panser et transporter à Novare dans une voiture. Il mourut deux jours après, assisté de l'un des officiers qui l'avaient recueilli et qui s'occupa de faire parvenir à sa famille les quelques souvenirs qu'il avait sur lui.

On ne put retrouver le chasseur. Mais, l'eût-on connu, aurait-il été puni? C'est triste à dire : souvent, en campagne, les chefs n'osent pas sévir; ils craignent que la sévérité n'engendre des rébellions et des résistances. Bien plus, les fricoteurs, les lâches même, qui savent éviter le danger et faire tuer les camarades à

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leur place, sont souvent les plus adroits, souvent aussi les plus protégés, toujours les plus intrigants; et les honneurs et les récompenses vont souvent à eux en passant par-dessus les plus méritants.

A Magenta, si le spectacle, à première vue, était moins repoussant qu'à Ponte Vecchio, il était à l'examen encore plus horrible.

Le corps du comte Glam Gailas, qui avait donné de ce côté, était recruté dans les pays les moins civilisés de l'empire austro-hongrois, et les soldats presque sauvages qui le composaient croyaient fermement, sur l'affirmation de leurs officiers, que les Français massacraient les blessés et les prisonniers. Aussi, tous ceux qui étaient demeurés sur le champ de bataille, blessés ou non, cherchaient à se cacher.

D'abord, des chapardeurs et des ivrognes, en quête de vin, en découvrirent dans des caves; ils avisèrent leurs officiers, et le général de Mac-Mahon ordonna une visite complète de tous les sous-sols. A la lueur de bougies ou de chandelles, on pénétra partout : on trouva plusieurs centaines de ces malheureux, blottis, repliés sur eux-mêmes, serrés les uns contre les autres, dans les coins les plus retirés, les morts mélangés aux vivants; à leur regard de bêtes affolées, on voyait qu'ils s'attendaient à être tués s'ils étaient découverts. Dans certaines caves, d'où l'on retira des vivants, les cadavres répandaient déjà une odeur pestilentielle, et pas un de ces malheureux n'avait voulu appeler.

M. Ebers, le correspondant du Times, le 7 juin, trois jours après la bataille, vit retirer d'un égout situé sous la gare, deux Tyroliens, dont lun venait de mourir.

Quand on interrogea tous ces malheureux, ils répon-

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