AU LENDEMAIN DE MAGENTA
dirent avoir été d'autant plus convaincus d'être tués qu'ils entendaient perpétuellement des coups de fusil isolés, évidemment tirés pour achever les blessés. Aucun d'eux n'avait pensé qu'il restait des armes abandonnées sur le champ de bataille et qu'avant de les transporter on les déchargeait en l'air.
Les détrousseurs de morts pullulaient et pénétraient aussi partout pour dépouiller les cadavres comme les. vers qui les rongent. Il y avait là des bandes d'hommes, de femmes et d'enfants d'une saleté repoussante, à la tête de béte : des tziganes, des bohémiens sortis de l'abjection, qui pliaient sous des sacs de dépouilles ensanglantées puant la mort, et quelquefois, pour les éloigner, les sentinelles leur tiraient dessus.
Pendant l'action, ou aussitôt après, les combattants arrachent déjà aux cadavres leurs effets, et surtout leurs chaussures.
Ainsi, au lendemain de Magenta, beaucoup de soldats allaient aux corvées affublés d'habits blancs, et les zouaves et les turcos avaient remplacé la chéchia rouge par le bonnet vert et blanc des Autrichiens. Il faut le dire, la plupart de ces vêtements ne venaient point des morts, car dans le combat les recrues du comte Glam Gallas avaient jeté leurs sacs et leurs effets, et les nôtres n'avaient eu qu'à les ramasser.
L'Empereur passa la matinée près du pont de San Martino, regardant le défilé incessant des blessés que l'on emmenait à Novare, et dont la vue lui brisait le cœur et l'empêchait de se réjouir de sa victoire.
Depuis quatre heures du matin, des rapports et des renseignements arrivaient. Il n'y avait plus de doute, les Autrichiens étaient en retraite ; mais l'on apprenait ni, 27
aussi que les Piémontais n'avaient pas donné la veille, et cette nouvelle, en se répandant, faisait mauvaise impression dans l'état-major. Il était six heures et demie; un groupe de généraux et d'officiers, devant la petite maison de San Martino, causaient. L'un d'entre eux émettait l'opinion que le Roi, en voyant que l'issue du combat était fort douteuse, avait préféré ne pas mêler son armée à une bataille qui pouvait devenir un désastre. Tandis qu'il développait son idée, Victor- Emmanuel apparut, lancé au grand galop de son petit cheval arabe. En un instant il était à terre et entrait précipitamment chez l'Empereur; au bout d'un quart d'heure, il en ressortait et repartait encore au galop avec la même précipitation. Les officiers, qui demeuraient toujours groupés, crurent remarquer sur sa physionomie une expression de mécontentement. Peu après, certains racontaient que l'entrevue avait été orageuse, que l'Empereur avait dit au Roi : « Quand on a pris l'engagement d'opérer sa jonction à date fixe, on tient sa parole, surtout si c'est en présence de l'ennemi. » Le Roi aurait répondu en demandant, comme il l'avait toujours fait, le commandement de l'avant-garde à la première affaire. Ceux qui donnaient ces détails étaient-ils bien renseignés ? On en peut douter. Les deux souverains parlaient sans témoins et Napoléon III n'avait pas l'habitude de raconter ses affaires. Dans tous les cas, le lendemain de Magenta, ceux qui avaient conçu quelque aigreur contre l'armée italienne changèrent totalement d'avis après Solferino.
Dans la nuit, 1 Empereur avait envoyé prévenir le capitaine d'Ornant du désir qu'il avait de voir le corps