NAPOLEON III A MILAN
pas l'heure fixée pour cette cérémonie; peut-être même l'Empereur avait-il tenu à ne pas la laisser connaître : « Je n'ai pas voulu faire d'entrée triomphale, écrivit-il dans la journée à l'Impératrice ; cela me paraît toujours ridicule, et cependant je le regrette maintenant, car la population a été déçue... Je n'irai pas habiter le palais de l'Archiduc, je déteste tout ce qui a un air d'ostentation. J'habite la villa Bonaparte, qui est l'Elysée de Milan. »
Napoléon III, avec son cœur sensible, était heureux de retrouver au palais Bonaparte les souvenirs de son enfance et des êtres qu'il avait aimés : sa mère la reine Hortense, et son oncle le prince Eugène. Il se plut, aussitôt arrivé, à visiter la chambre qu'il avait habitée en 1813 ; à se rappeler chaque meuble, chaque tenture qui avait frappé son imagination de cinq ans.
Il n'eut garde d'oublier les vieux serviteurs de son oncle dont il avait conservé le souvenir. Il fit demander l'ancien portier de la villa du temps où il était venu : il était mort depuis peu.
L'Empereur étant sorti, le délire reprit alors de plus belle. Des femmes, des hommes et des petits enfants se jetaient sous son cheval, dont ils baisaient la crinière et embrassaient les jambes, au risque de se faire fouler aux pieds. Les mères lui tendaient leurs enfants en lui envoyant mille bénédictions : « Notre libérateur... Notre sauveur... Notre bienfaiteur... » Et tous les termes d'actions de grâces et de tendresse aue possède la plus mélodieuse des langues lui étaient prodigués.
Le 9 eut lieu un Te Deum solennel à la cathédrale;
la garde faisait la haie sur le parcours. La place du Dôme, mer immense de têtes et de roses, débordait d'enthousiasme et de joie sous le soleil ardent. Les mille aiguilles de marbre blanc du Dôme miroitaient comme si elles eussent été d'argent brillant.
Sous le triple porche, au devant des cinq nefs géantes aux piliers tordus en spirale, Mgr Galvia, entouré de ses chanoines, dont beaucoup portaient la médaille de Sainte-Hélène, reçut les souverains.
Durant la cérémonie, sous ces voûtes superbes et toujours plongées dans une pénombre qui fait penser aux mystères; dans ce moment suprême d'enthousiasme, de gloire et de bonheur, quelles furent au pied de l'autel les pensées de Napoléon III et de Victor- Emmanuel?
L'Empereur était-il satisfait d'avoir accompli, en partie, le vœu qu'il avait formé dès sa plus tendre jeunesse de rendre l'indépendance à l'Italie; ou bien eutil le pressentiment que son projet exécuté à contretemps ne pourrait pas s'accomplir jusqu'au bout et qu'il en résulterait bien des mécomptes, dont beaucoup ne seraient pas étrangers à sa chute?
Napoléon III était trop fataliste pour voir ainsi le danger, et il espérait que la Providence arrangerait les événements de telle façon qu'il trouverait une issue qui lui permettrait de sortir des situations les plus difriciles.
Victor -Emmanuel, le plus fin des politiques, n'ignorait pas que l'Europe empêcherait, cette fois, Napoléon d'accomplir son œuvre; mais il savait bien aussi que cette guerre sèmerait un germe de révolution dont il saurait profiter pour agrandir le Pié-