‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 202 sur 255 · DANS LES CORNES D'UN BOEUF · texte numérisé non relu

DANS LES CORNES D'UN BOEUF

chiens, se dirigea à son tour sur la grande cité lombarde en suivant les deux routes qui bordent le Naviglio Grande.

Le 8, ses colonnes arrêtées sans cesse dans leur marche commençaient, après plusieurs heures de route, à être fatiguées lorsqu'un incident imprévu vint leur rendre leur gaieté.

A la queue du corps d'armée suivait un troupeau de bœufs destiné à la nourriture des troupes. Ces animaux se laissaient bénévolement mener quand vers onze heures l'un d'eux, piqué par une mouche, se mit à sauter tant et si bien qu'il se jeta dans le Naviglio Grande après force cabrioles. Son conducteur, soucieux de ne pas perdre son bétail, se jette à l'eau, nage après sa bête* l'atteint et trouve moyen de s'asseoir sur sa tête, les jambes entre ses cornes, et ainsi installé le bouvier navigue jusqu'à la tête du corps d'armée, au grand amusement des soldats qui se le montrent en répétant des blagues à l'infini sur ce moyen de locomotion.

A une heure, on touchait Milan. Un officier du quartier général vint prévenir le maréchal Ganrobert de contourner les faubourgs à droite et de camper au sud de la ville, pour être prêt à soutenir les corps des maréchaux de Mac-Mahon et Baraguay-d'Hilliers et du général Niel, qui devaient être aux prises avec les Autrichiens menaçant notre flanc droit.

Voilà ce qui s'était passé. Dans la nuit du 7, après son entrée à Milan, le maréchal de Mac-Mahon avait été avisé par la municipalité que les Autrichiens se concentraient à Melegnano qu'ils fortifiaient; de cette position de flanc, ils pouvaient profiter du repos joyeux

MO CANRORERT.

que nous goûtions pour venir nous attaquer à l'improviste. Le maréchal envoya de suite le capitaine cTEspeuillcs prévenir l'Empereur. Le capitaine eut une peine infinie à sortir de Milan : il lui fallait traverser une foule qui l'acclamait, et ce ne fut qu'après de longues heures d'efforts qu'il atteignit le quartier impérial, établi à Quarto Garquino, presque aux portes de la ville.

L'Empereur dormait; le colonel Favé le réveilla. Et la missive du maréchal lue, il fit appeler le général de Martimprey et lui prescrivit de disposer les 1er, 2e et 4e corps en demi-cercle pour cerner les Autrichiens, et de confier le commandement de cette expédition au maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui n'avait point encore combattu.

Le général de Martimprey combina ses instructions avec soin. Si elles avaient été suivies à la lettre, les Autrichiens qui occupaient Melegnano eussent été cernés et obligés de mettre bas les armes.

Les 1er et 4e corps, qui étaient en dehors de Milan, purent se rendre aux points qui leur étaient assignés. Mais ce fut plus difficile pour le corps du maréchal de Mac-Mahon. On eut beau battre le rappel dans tous les sens : il manquait plusieurs milliers d'hommes lorsque l'on se mit en marche à quatre heures du matin ; durant la journée, il en revint à chaque moment; à chaque embranchement de routes, on en voyait qui attendaient le passage de leur compagnie pour reprendre leur rang.

Le maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui voulait avoir sa journée, était impatient d'attaquer et surtout d'attaquer le premier, et il envoyait officier sur officier au

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maréchal de Mac-Mahon et au général Niel pour leur recommander de n'engager leurs troupes que lorsque lui-même aurait commencé le combat. Redoutant que le maréchal de Mac-Mahon, qui devait couper la retraite des Autrichiens, ne marchât trop vite, il courut à sa recherche pour lui faire encore de vive voix ses recommandations. A peine eut-il quitté son collègue que celui-ci dit à son état-major : « Vous allez voir qu'il va seul engager le combat avant que les troupes de Niel et les miennes soient en position. »

Et en effet, vers six heures, le maréchal de Mac- Mahon et le général Niel étaient encore en marche lorsque l'on entendit une fusillade terrible.

Sans plus attendre, le maréchal Baraguay-d'Hilliers lançait le 1er zouaves et le 33e de ligne contre des murailles fortifiées.

Sur l'ordre qu'il transmettait au colonel Paulze d'Ivoy, celui-ci lui avait fait observer qu'une demiheure plus tard les Autrichiens seraient cernés. Le maréchal, le fixant, lui avait répondu : « Auriez-vous peur? »

Il n'y avait qu'à exécuter Tordre.

Le colonel Paulze d'Ivoy avec trente-deux officiers de son régiment et presque autant du 33e tombèrent ainsi inutilement.

En mourant, le colonel Paulze d'Ivoy eut la force de se relever et de dire : « Veillez au drapeau et en avant! »

C'était un vétéran d'Afrique. La veille au soir d'Isly, dans une réunion d'officiers, il avait offert un quart d'eau sucrée en guise de punch — il n'v avait pas autre chose — au maréchal Bugeaud et celui-ci, après

4*2 CANUOBERT.

lavoir bu, avait dit en hochant la tête : « Il n'y a pas beaucoup de sucre. » A quoi le colonel Paulze d'Ivoy avait répondu : a Eh bien, monsieur le maréchal, c'est la ration de toute une compagnie ! »

Aux premiers coups de fusil, le général Niel avait envoyé le capitaine Stoffeldire au maréchal Baraguayd'Hilliers qu'il allait déboucher. « Je n'ai pas besoin de lui ! » fut sa seule réponse.

Vers sept heures et demie du soir, les Autrichiens se retirèrent et un orage d'une violence inouïe éclata. Pendant trois heures, le déluge ne discontinua pas; les champs de rizières devinrent des lacs et ce ne fut qu'à partir de onze heures que l'on put allumer du feu.

Les pains étaient à l'état de bouillie sur les sacs. Il y avait, du côté du corps du maréchal de Mac-Mahon, une usine de fromages; les troupes la dévalisèrent et le propriétaire vint se plaindre qu'on lui avait volé plus de 100,000 kilos de fromage. On ne pouvait les lui faire rendre ; le tout était déjà dans les estomacs. L'industriel demanda 100,000 francs d'indemnité et le maréchal lui en offrit 20,000 qui furent refusés; mais le gouvernement italien se chargea, après la guerre, de désintéresser le plaignant.

Le lendemain matin, l'Empereur arriva de Milan, escorté d'un peloton de guides sous les ordres du souslieutenant Edouard André.

Pendant qu'il circulait dans le village de Melegnano, un grand nombre d'officiers des corps qui n'avaient pas donné se rendaient aussi sur le lieu du combat : « Et que dit le patron? fit l'un d'eux à Edouard André. — Il n'est pas content. On n'est pas gai, autour de lui. » En effet

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