COLERE DE L'EMPEREUR
il n'y avait pas lieu de l'être, car le village et son entrée offraient un spectacle épouvantable
Sur la chaussée de la grande route, derrière des murs, sur la place, devant l'église et le long du cimetière, des zouaves aux fronts chauves, aux barbes de patriarches, étaient gisants, morts, empilés par endroits, nageant dans le sang et dans la boue ; au milieu de la place, le colonel Paulze d'Ivoy et son cheval, et puis partout des blessés, mouillés, trempés, crottés, épouvantables à voir dans leur saleté.
L'Empereur, ému d'abord, puis épouvanté à la vue de ces morts et de ces blessés, entra dans une profonde colère en apprenant que tout ce sang n'était versé qu'en pure perte. « C'est la seule fois que je l'aie vu en colère» , répétait, bien longtemps après, le baron Larrey.
« Napoléon Ier eût fait fusiller le maréchal Baraguayd'Hilliers, disait l'un des généraux présents, pour avoir violé ses instructions dans le but de se faire attribuer sans partage une victoire et empêché un succès certain. »
Et dire que c'est la seule fois, durant cette campagne, qu'un combat avait été sérieusement combiné !
Quant au maréchal Baraguay-d'Hilliers, cela lui importait peu. Il avait eu son combat à lui tout seul. C'était un homme aussi dur à lui-même qu'aux autres, pour qui sa vie et celle de ses soldats ne comptaient pas. Sa mort le prouve. Il avait quatre-vingt-trois ans, était à Bourbonne-les-Bains, encore plein de verdeur, lorsqu'un matin il s'aperçut qu'il s'était, durant son sommeil, oublié comme un enfant au maillot. Nad-
mettant pas qu'un maréchal de France pût ainsi tomber en enfance, il envoya, dans la journée, des cartes à ses collègues et aux veuves de ceux d'entre eux qui étaient morts avec P. P. G. et se tua le soir.
Dans toute l'armée, le récit du combat de Melegnano produisit un sentiment d'aigreur : « Sacrifiez-nous, disaient les soldats, mais que ce soit utilement. »
Le lendemain, on annonça l'arrivée de nombreux blessés à Milan. Ce fut une occasion de plus pour les habitants de témoigner leur reconnaissance aux Français. On vit les plus belles voitures, comme les plus pauvres carrioles, se diriger à travers les rues jusqu'à la gare pour y chercher les blessés. C'étaient le/or in hand du duc Litta ; les berlines ou les landaus de la marquise Brivio, des Visconti, des Poldi, des Taverna. Les plus pauvres, par une touchante attention, s'étaient cotisés à plusieurs pour pouvoir mieux soigner un Français.
On ne saurait assez insister sur la noble conduite des Milanais, et surtout des Milanaises. Leur dévouement ne se relâcha pas pendant de longs mois, et l'on vit un grand nombre de dames, dont la comtesse Verri-Borromeo, la marquise Pallavicini-Trivulzio et la comtesse Taverna, entretenir à leurs frais un grand hôpital et donner elles-mêmes des soins à nos blessés.
En France, on ne l'a pas oublié.
Ce fut à Milan que l'Empereur prit la résolution de décorer l'aigle du 2e zouaves, qui avait pris le drapeau du 9e régiment d'infanterie (Hartmann) à Magenta, et voici la lettre qu'il écrivit à cette occasion au maréchal de Mac-Mahon :
LE DRAPEAU DU 2e ZOUAVES DECORE. 445 « Milan, 10 juin, onze heures soir.
« Maréchal,
« Je reçois le drapeau pris à l'ennemi et qui prouve le courage des troupes que vous commandez si bien. Voulant rétablir les bonnes traditions, je décide que le drapeau du régiment qui a pris celui des Autrichiens porte la croix de la Légion d'honneur au-dessous de l'aigle... »
L'armée demeurait à Milan. L'Empereur en avait dit la raison à l'Impératrice : on manquait de pain.
Le 1 1 juin seulement, les corps s'ébranlèrent en une masse unique et l'on marcha ainsi plusieurs jours à petites étapes que la chaleur et encore plus les à-coups de la marche rendaient éreintantes. Aux fatigues de ces marches accablantes sous des chaleurs torrides, s'ajoutaient les inconvénients d'une mauvaise nourriture. Souvent, l'on manqua de café et de sucre; souvent aussi, on ne distribua pas autre chose que de la polenta, aliment que le soldat prit en horreur. Les corvées refusaient de prendre cette pâte indigeste et si les hommes en recevaient, ils la jetaient sans y toucher, si bien que l'on dut la réserver aux chevaux ainsi que les pains moisis et avariés que l'on ne pouvait plus donner aux troupes.
Souvent, les hommes étaient pris de diarrhée après en avoir mangé. De toutes parts, on réclamait du lard ; mais l'intendance n'en distribuait pas. Qu'étaient donc devenues ces millions de rations commandées au baron James de Rothschild?
Les soldats, affamés, en arrivant dans les villages, se
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précipitaient chez l'habitant pour demander à boire et à manger, et, partout, on leur répondait : « Nous n'avons plus rien, les Autrichiens ont tout pris. » Furieux, certains pillaient, surtout les turcos, et tous se jetaient sur les fruits verts qu'ils trouvaient dans les champs et les vergers et dont l'abus amenait la dysenterie.
L'enthousiasme du Piémont et de Milan ne se retrouvait plus dans la campagne lombarde. Le nouveau gouverneur de la province, le comte Vigliani, le reconnaissait et essayait de faire disparaître l'esprit tudesque dont demeuraient imprégnés la plupart des villages.
Il adressait, le 18 juin, aux municipalités une lettre de remontrances leur enjoignant d'accueillir les Français en libérateurs et les prévenant que si des soldats étaient volés sur leur territoire, elles seraient responsables et condamnées à rembourser la valeur des objets dérobés. Et, en envoyant la copie de cette lettre au général de Martimprey, le comte Vigliani disait : « Les petits villages sont encore travaillés par les partisans de l'Autriche! »
Nos troupes arrivèrent le 16 juin à Brescia, vieille ville patriote où l'accueil fut aussi chaleureux qu'à Milan. Mais nos soldats furent étonnés, en pénétrant dans la ville, de trouver toute une rue dont les portes et les fenêtres étaient murées: c'est que, quelques jours avant, Garibaldi avait passé parla et, le soir, une partie de ses volontaires s'étaient précipités dans la rue où se tenaient les cafés, les estaminets, bibarias et autres endroits d'agrément. Après beaucoup de privations, les libations avaient été généreuses et il en était résulté un peu d'expansion et d'exubérance si bien que les patrons ainsi que leur personnel, surtout les servantes, avaient
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été houspillés. Aussi, au matin, ils étaient venus se plaindre au podestat et lui demander protection pour la nuit suivante, et ce magistrat n'avait trouvé qu'un moyen de les sauvegarder : celui de les loger avec tout leur personnel dans la prison. C'était le seul local dont il pût disposer et il était sûr que là ils seraient à l'abri de tout sévice; puis, craignant que les Garibaldiens, vexés de trouver fermées les portes des établissements de la rue en question, n'en vinssent à forcer les serrures et à tout casser dans les intérieurs, il avait ordonné à des maçons d'en boucher toutes les issues jusqu'au deuxième étage.
Dans la citadelle, les soldats furent accueillis par des myriades de puces. Tout en était noir, et ils trouvèrent aussi un amoncellement de rouleaux de craie blanche avec lesquels les Autrichiens nettoyaient leurs tuniques.
Malgré les puces et sans pouvoir profiter des cabarets fermés par autorité municipale, l'armée s'établit à Brescia et au sud de la ville.
L'Empereur logeait au palais Fenaroli, dont le rezde-chaussée était converti en ambulance; l'ayant su, il y envoya le DrConneau pour visiter les blessés. Parmi eux, était un Hongrois, le colonel Tiirr, qui avait déjà rencontré le Dr Conneau. Le blessé et le médecin causèrent et, à la fin, le colonel chargea le Dr Conneau d'une communication pour l'Empereur. Suivant lui, les Autrichiens livreraient bataille aux environs de Solferino : « C'est leur champ de manœuvres, leur camp de Ghàlons. Ils en connaissent chaque pierre, chaque buisson. Dites bien à l'Empereur que s'ils se retirent, ce sera pour revenir. »
4V8 CANRORERT,
Pour le moment, les reconnaissances et les renseignements confirmaient les dires du colonel Turr. Du haut de la citadelle et des clochers de Brescia, officiers et soldats montraient du doigt la fameuse tour la Spia d'Italie. « C'est là que sont les Autrichiens. C'est là qu'aura lieu la grande bataille. »