LE DINER IMPERIAL
« Les Allemands ont quitté Castiglione, Assola, Castelnuovo et Acquafreda, hier à minuit; il paraît qu'il n'y a plus en Lombardie aucun corps allemand, excepté des avant-postes. »
L'Empereur, devant cette nouvelle situation, désireux de s'entretenir avec le Roi et ses maréchaux, les invite à dîner pour le soir même : le Roi ne pourra venir qu'à huit heures, mais les maréchaux seront là à six heures.
La table est servie dans une grande salle décorée de fresques représentant l'enlèvement des Sabines. En y pénétrant, l'Empereur s'arrête, examine les peintures, et faisant allusion aux formes opulentes des Sabines :
— Oh ! dit-il en riant, les Romains ont dû avoir du mal pour en venir à bout. »
Pendant le dîner, l'Empereur ne parla presque pas; il se contenta d'interroger M. Léon Aucoc, auditeur au Conseil d'État, qui avait apporté le portefeuille dans la matinée; il lui demanda si les divers ponts qu'il avait franchis étaient maintenant réparés et, sur une réponse affirmative, il se tut. Autour de lui les maréchaux causaient entre eux, et la plupart croyaient à une feinte de l'ennemi : pourquoi abandonneraient-ils des positions où ils ont tous les avantages?
Le dîner fini, on passa prendre le café sur une terrasse d'où l'on jouissait de la vue de la ville qui illuminait pour fêter sa délivrance de l'oppression autrichienne.
A huit heures, on annonça le Roi; l'Empereur l'emmena avec les maréchaux dans la salle des Sabines où l'on avait desservi, et le conseil s'ouvrit, tandis
que les officiers d'ordonnance et les aides de camp restaient sur la terrasse. A peine les portes étaient-elles fermées que Napoléon revenait en disant :
— Quelqu'un d'entre vous peut-il me prêter tin crayon ?
Le baron Larrey s'avança et, détachant un portemine en or de sa chaîne de montre, l'offrit à l'Empereur :
— Votre Majesté voudra bien me le rendre, j'y tiens ; c'est l'Empereur, votre oncle, qui l'a donné à mon père.
Dans le conseil, on décida de suivre les Autrichiens. Les deux jours suivants, 19 et 20 juin, furent occupés à assurer le service des vivres et, le 21, l'armée se mit en marche et traversa la Ghièse, sauf le 3e corps qui restait en arrière pour couvrir le flanc droit.
Le soir du 21, Lizzioli envoya ce billet : r Les Allemands sont tous sur la rive gauche du Mincio. »
Nous n'avions donc qu'à les poursuivre ; mais les vivres faisant encore défaut, il fallait demeurer sur place.
Le 22, le syndic de Gastiglione confirma l'avis de Lizzioli : « Les Allemands sont maintenant derrière le Mincio, écrit-il. lis paraissent s'être remis de leurs fatigues. Ils se nourrissent sur le pays; l'empereur François-Joseph a passé en revue le corps de Benedeck à Gastiglione, samedi matin. »
Dans l'après-midi, des chevau-légers sardes en reconnaissance eurent une rencontre avec des uhlans ; après un échange de coups de sabre, les uhlans cédèrent le terrain sur lequel gisait leur commandant. Les Sardes, l'ayant fouillé pour constater son identité,