UNE JOLIE MAISON BLANCHE
Le général Niel s'y refuse, et le 3e corps devra faire un détour qui doublera son étape.
Le maréchal Ganrobert, toujours préoccupé de la santé de ses soldats, s'inquiétait depuis plusieurs jours déjà de la mauvaise nourriture qu'on leur distribuait, et, ce soir-là, il écrivit ce billet au maréchal Vaillant :
« Mon corps n'a pas de vivres ; le pays n'offre aucune ressource : envoyez-moi 30,000 rations de biscuit. »
Le biscuit demandé arriva dans la soirée. Au moins les troupes ne partirent pas à jeun le lendemain, et, le soir de la bataille, le soldat put encore trouver quelques morceaux à grignoter.
Le 23 juin, le maréchal Ganrobert occupe dans le village de Mezzane une jolie maison blanche avec un toit de tuiles rouges qui s'élève au milieu d'un parc. Par devant, ce sont d'épais gazons avec des massifs de fleurs; par derrière, une haute futaie, et, sur le côté, un ruisseau au delà duquel s'élève une église de briques presque cachées sous le lierre et la vigne vierge.
Le maréchal a invité ses généraux à dîner. La table est dressée sur le gazon, au bord de la futaie, et, avant de se mettre à table, on cause de la journée du lendemain. Le maréchal, sachant que l'ennemi est proche, s'attend à une bataille ; s'adressant à un de ses officiers qui a accompagné le général Bourbaki, le capitaine de La Tour du Pin :
— Eh bien ! monsieur le marquis, vous verrez demain une grande et rude journée, une de ces journées dont votre cousin, mon noble ami, le colonel de La Tour du Pin, qui a été tué à Malakoff, eut été si heureux d'être témoin. Il aimait la guerre pour les qualités élevées
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qu'elle développe chez l'homme. C'était un héros de ia Bible, un preux des croisades, égaré parmi nous. Prenez exemple sur lui! »
Le diner fut gai. Le général Trochu parla plus que tout le monde et trouva moyen de s'attribuer le mérite de tout ce qu'avaient fait de bien les chefs auprès desquels il avait servi. Le maréchal conta aussi quelques-uns de ses souvenirs et recommanda à ses généraux de prendre toutes les précautions exigées par la présence de l'ennemi.
A la chaleur de l'après-midi avait succédé la fraîcheur; le soleil avait disparu, laissant du côté du couchant une grande lueur rose tendre; la nuit venait; les étoiles scintillaient faiblement sur un ciel encore clair et, sous la futaie, l'obscurité et le silence avaient quelque chose de mystérieux et de rêveur. Perdue dans la demi-teinte, l'église laissait sortir de la verdure sombre des lierres et des glycines sa nef et son clocher qui se dessinaient en noir sur le ciel; le ruisseau clapotait toujours et les autres bruits allaient partout en diminuant comme le jour. La nature comme les hommes se sentaient amenés au calme, au repos. Le maréchal et ses officiers, tout entiers au charme du site ravissant où ils se trouvaient, se laissaient bercer par tous les effluves qui montaient vers eux, quand le maître de la maison se mit au piano et joua des sonates de Mozart dont les accords vinrent par les fenêtres frapper leurs oreilles. Mais il fallait être sur pied le lendemain à trois heures et Ton dut s'arracher à ces délices : à dix heures chacun se retirait.
La nuit ne fut troublée nulle part.
Autour de l'Empereur on hésite sur ce qui va se