REGRETS DE PARIS
de commissions, de lettres pour la maréchale Suchet et la générale de Saint-Joseph. Elle parlait toujours de revenir à Paris dans son hôtel. Pendant vingt ans, il y eut sans cesse dans le port de Stockholm une frégate toute prête à mettre à la voile et à la conduire à l'embouchure de la Seine. Mais elle redoutait le mal de mer, et, lorsque le jour du départ était fixé, au moment de s'embarquer, elle remettait son embarquement à plus tard. Un jour, elle prit tout son courage, monta sur le bateau que commandait son petit-fils, le futur Oscar II; mais à peine vit-elle les côtes s'éloigner qu'elle sentit ses forces lui faire défaut. Elle ne put se décider à continuer; elle revint au port. Ce fut la fin de ses projets de voyage.
« Elle avait, quand je la vis, soixante-dix-huit ans. Sa vie était sans chagrins comme sans attraits ; elle n'avait même plus personne à qui parler de ses affections, et de sa jeunesse, et de son Marseille si loin...
« Ainsi privée de tout ce qui aurait pu lui donner quelques satisfactions intellectuelles et morales, elle devenait de plus en plus fantasque.
« Elle dînait seule, et se faisait faire la lecture pendant son repas, ce qui l'endormait généralement. Vers minuit ou une heure du matin, elle ordonnait d'atteler un énorme carrosse où elle montait avec son chambellan et une dame d'honneur, et on la promenait tout doucement dans la ville endormie, le long des quais ou sur les ponts de Stockholm désert. Elle finissait par s'endormir, ainsi que les personnes de sa suite. Elle rentrait et, sa toilette de nuit faite, un chambellan devait la prendre et la hisser, elle toute petite, sur son lit démesurément exhaussé.
42 GANRORERT.
« Elevée sans principes religieux au milieu de l'irréligion, elle était restée libre-penseuse. Après le mariage de son fils Oscar, elle dut céder à sa belle-fille catholique pratiquante, qui la suppliait d'assister à quelque office, et ne s'étantpas faite protestante, comme Bernadotte, elle consentit à écouter des sermons et à assister à la messe le dimanche. Un jour, seule dans la chapelle royale avec deux de ses dames, elle entendait une instruction et cette fois, par hasard, elle ne dormait pas. Tout d'un coup elle se lève : « C'est ennuyeux, ce « que vous dites là; j'en ai assez et je m'en vais. » Et elle laisse le malheureux prédicateur interloqué.
« En 1860, j'appris qu'un jour, mécontente de sa coiffure qui avait dû être recommencée, elle était arrivée en retard à l'Opéra et qu'ayant trouvé le rideau déjà levé elle fut tellement outrée de ce manque d'égards, que prise d'un accès de colère elle mourut subitement la nuit même. Elle avait quatre-vingt-trois ans.
« Mon ambassade, ajoutait, en terminant, le maréchal Ganrobert, se prolongea plus d'une semaine, durant laquelle je vis souvent le Roi qui, au cours d'un de nos entretiens, m'annonça qu'il me nommait chevalier de l'ordre des Séraphins, et il m'en remit les insignes. »
C'était une marque particulière d'estime, car non seulement l'ordre des Séraphins est un des plus anciens d'Europe puisqu'il fut créé par Magnus II, après le siège d'Upsal, en 1285; mais, en dehors des souverains, il n'y avait en Europe que huit chevaliers de cet ordre : en France, le maréchal Reille ; en Prusse, M. de Pfuel; en Autriche, le prince de Metternich; en Dane-