L'EMPEREUR MET SES CHAUSSETTES
Elles avancent en longs serpents au milieu des récoltes superbes : blés et maïs géants. A cinq heures, le soleil est dans tout son éclat, soleil du Titien et du Véronèse qui empourpre ce qu'il éclaire. Les avantgardes du maréchal Baraguay-d'Hilliers touchent déjà les hauteurs. Au centre, le maréchal de Mac-Mahon, du Monte Medolano d'où il domine la plaine, distingue des lignes et des masses blanches avec scintillements de baïonnettes, et puis, dans le fond, des nuages de poussière. C'est l'armée autrichienne. Le maréchal envoie le capitaine d'Abzac prévenir l'Empereur.
Le capitaine part au galop pour Montechiaro et, quand il pénètre sur la place de l'Église, il est tout étonné de voir, devant le porche ouvert, un fourgon avec un piquet de grenadiers, des gens à la livrée impériale et des paysans ébahis.
On enterre le général de Cotte, aide de camp de l'Empereur, mort subitement F avant-veille en lisant des dépêches. Le capitaine, descendant de cheval, entre dans l'église : des grenadiers de la garde rendent les honneurs et toute la maison de l'Empereur est là dans les bancs.
— Où est l'Empereur? demande le capitaine à un piqueur.
Celui-ci le conduit à une maison où le capitaine Klein de Kleinenberg, de service ce jour-là, introduit l'envoyé du maréchal de Mac-Mahon dans une grande chambre.
Au fond d'une alcôve, assis sur un grand lit, l'Empereur, en chemise, met ses chaussettes.
A l'exposé du capitaine, l'Empereur fait une légère moue marquant l'incrédulité.
— Ce n'est pas possible, ce sont des arrière-gardes.
— Non, Sire, c'est l'armée entière; je l'ai vue : elle se déploie à perte de vue. Du reste, venez voir vousmême. Vous entendez déjà le canon.
Et, en effet, le canon commençait à résonner sur toute la ligne. Le capitaine d'Abzac n'était pas encore parti que des officiers envoyés par le maréchal Baraguay-d'Hilliers et par le général Niel venaient donner les mêmes renseignements.
L'Empereur pressa sa toilette, et le général de Montebello courut à l'église et dit à haute voix :
— Messieurs, l'Empereur vous demande. Une grande bataille est commencée. Montez vite à cheval.
Quoique l'Empereur fût surpris du retour offensif des Autrichiens, il ne fut pas dérouté. Il monta dans sa calèche avec le maréchal Vaillant et les généraux de Montebello et Fleury, et partit à fond de train pour Gastiglione où ses chevaux, ses officiers et les centgardes s'étaient rendus.
En route, il croisa le capitaine Broyé que lui envoyait le maréchal de Mac-Mahon.
— Suivez-moi jusqu'à Gastiglione, lui dit-il.
Et, aussitôt descendu de voiture, en entraînant le capitaine Broyé à part :
— Que me fait dire Mac-Mahon?
Le capitaine exposa alors que le maréchal Baraguayd'Hilliers éprouvait de grandes difficultés à l'attaque des hauteurs et que le maréchal de Mac-Mahon, désireux de l'appuyer, ne pouvait le faire sans augmenter un vide considérable qui se faisait déjà entre lui et le général Niel; il croyait donc qu'il serait utile d'envoyer la garde à l'aide du maréchal Baraguay-d'Hilliers.