AU CLOCHER DE CASTIGLIONE
L'Empereur, très calme, après avoir écouté sans dire un mot, répondit qu'il allait satisfaire au désir du maréchal de Mac-Mahon et faire appeler la garde.
C'est alors que montant au clocher de Castiglione il examina à la lorgnette la position des deux armées.
La bataille est engagée sur une immense étendue : à droite, dans des plaines et devant lui, la fusillade et la canonnade couvrent un massif puissant, escarpé, haché, torturé; accumulation de rochers, de broussailles, de ravins et de falaises à pic. Au sommet de ce massif la tour carrée de Solfermo, rougie par le soleil et effritée par le temps, se détache dominant toute la contrée; à côté, est un monument blanc qui miroite sous le soleil : c'est le cimetière et, un peu en avant, se profile sur le ciel une rangée de cyprès qui font une colonnade de pylônes de bronze que les siècles ont verdi.
L'Empereur attache ses regards à ce seul point : c'est là qu'est le nœud de l'action. S'il se rend maître de la Tour, des Cyprès et du cimetière de Solferino, les deux ailes ennemies demeureront impuissantes et il aura gagné la bataille. Désormais son esprit va concentrer toutes ses pensées, toute son attention, sans se laisser détourner par rien, sur l'attaque du massif de Solferino.
Ainsi fixé, il descend et envoie chercher l'infanterie et la cavalerie de la garde : l'infanterie pour concourir à l'assaut de la Tour, la cavalerie pour boucher le trou qui s'ouvre au centre de son armée.
La veille au soir, l'Empereur, pensant pouvoir commencer à effectuer le passage du MincioàMonzambano dans la journée du 25, avait ordonné au général ni. 30
Lebœuf d'amener à la première heure les équipages de pont le plus près possible du point de passage, et ce matin ils sont déjà en marche dans cette direction quand le capitaine de La Tour d'Auvergne leur transmet lavis de se garer pour laisser la place à l'artillerie de la garde qui va défiler devant eux.
La cavalerie de la garde était encore plus loin en arrière. Successivement prévenue de prendre le galop parle commandant d'Andlau et le baron de Bourgoing, elle s'ébranla vers sept heures pour aller boucher la trouée entre le 2e et le 4e corps.
Du Monte Medolano où il est maintenant, l'Empereur voit les progrès très lents du corps du maréchal Baraguay-d'Hilliers qui attaque les crêtes de front et de flanc.
Devant lui, dans une friche sablonneuse d'un jaune éteint qui contraste avec le reste du paysage verdoyant, le corps du maréchal de Mac-Mahon se déploie sur deux lignes, poussant des tirailleurs à gauche, du côté de Solferino. A droite, le général Auger a établi une grande batterie dont les feux se croisent avec l'artillerie du général Niel et rend impossible le déploiement d'une troupe quelconque sur la lande qui s'étend audevant d'elle.
Appuyant ses regards sur la droite, l'Empereur voit des régiments de chasseurs d'Afrique aux tuniques bleues et aux ceintures rouges ; puis des hussards aux tresses éclatantes; plus loin les lignes des flammes des lanciers qui flottent au vent et, devant ces derîiers, l'artillerie du général Soleille dont le tir est incessant. Tout au loin, autour de Médole, perdu dans la poussière et la fumée, caché dans les mûriers ou