UNE CAVALERIE DE MEUNIERS
derrière des peupliers, il pressent, plutôt qu'il ne le voit, le corps du général Niel aux prises avec un ennemi supérieur en nombre.
Voici qu'un mouvement se produit du côté des chasseurs d'Afrique, et l'Empereur aperçoit, dévalant de Gastiglione, un nuage immense de poussière qu'accompagne un bruit de sabots de chevaux au galop et un cliquetis d'armes.
De cette poussière sort une troupe de cavaliers tout blancs qui se déploient.
Qu'est-ce que cette armée de meuniers? Seraient-ce des Autrichiens? Plusieurs le craignent, caries hussards du roi de Prusse ont pénétré déjà dans nos lignes. Les chasseurs d'Afrique envoient des éclaireurs; ils reviennent en riant. Cette cavalerie de plâtre est la cavalerie de la garde. Cuirassiers et dragons, lanciers, chasseurs ou guides ne laissent pas voir le moindre poil de colback ou de crinière qui ne soit blanc de neige. Ils ont fait six lieues au galop dans la poussière, sur les routes, à travers champs; convois d'artillerie, détachements d'infanterie se sont arrêtés pour les laisser passer, non sans envoyer des quolibets.
— Il y aura des casques en trop ce soir ! leur criait-on.
Rien cependant ne les a arrêtés et, encore tout essoufflés, ils sont maintenant à leur place de combat.
L'Empereur, assuré de l'exécution de ses ordres, part au galop et passe devant le général d'Alton, dont la brigade est en ligne, prête à marcher sur le village de Solferino.
— C'est bien de prendre ainsi l'offensive, dit-il.
Et il vient se placer sur une éminence, en arrière
des batteries de la division Forey, où il demeure plusieurs heures.
De cet observatoire Napoléon III voit que François- Joseph a de la situation la même compréhension que lui et qu'il juge que de la possession de Solferino dépend l'issue de la bataille, car il fait refluer ses troupes demeurées en seconde ligne; tout à l'heure, à onze heures, il ordonnera même aux trois corps qui attaquent Médole de faire un changement de front, et d'abandonner leur premier objectif pour marcher sur Gastiglione et prendre à revers le centre français en passant par la trouée que bouche la cavalerie.
Ce fut grâce à l'héroïque tenue du corps du général Niel soutenu par le maréchal Ganrobert que ce mouvement échoua.
A trois heures du matin, le corps du général Niel s'était mis en mouvement. Deux officiers d'état-major, le capitaine Cartier et le lieutenant Teyssié de la Motte, s'en vont, en avant des troupes, faire le logement comme en pays ami : il y a si longtemps qu'on n'a pas vu d'Autrichiens ! on n'en rencontrera pas plus aujourd'hui que les jours précédents.
A Médole, les deux officiers sont tout surpris d'être accostés par des uhlans. Le lieutenant Teyssié, très myope, cherche à mettre son lorgnon et déjà il a reçu un coup de sabre. Il faut prévenir le général Nie! qui charge le général Abel Douay de canonner le village et de l'attaquer sur deux faces. Deux pièces mises en batterie commencent le feu et au deuxième coup la cloche de l'église, brisée par un boulet, s'écroule avec un fracas métallique qui résonne au loin et devient le