GANROBERT SE MET EN MARCHE
signal de l'attaque des Français et de la retraite de l'ennemi.
Médole occupé, le général Abel Douay s'avance sur Rebecco dont le clocher de pierre émerge au-dessus des cimes de peupliers; à sa gauche se forme la division de Failly; puis au delà, la division Vinoy; puis enfin, encore plus à gauche, la batterie de quarante-deux pièces du général Soleille. Pendant dix heures, ces quarante-deux pièces arrêtent les Autrichiens qui veulent gagner Gastiglione. A voir ces canonniers sans veste, la chemise ouverte sur la poitrine, pointer, charger, amener les munitions, on les prendrait pour des ouvriers métallurgistes dans la fournaise d'une gigantesque forge. Ce petit servant noiraud, qui tient lécouvillon de la première pièce de droite, à la fin de la bataille aura bourré cent cinquante fois sa pièce.
Un peu avant le reste de l'armée, parce qu'il est le plus éloigné et qu'il a le plus de chemin à parcourir, le 3e corps a été mis en marche par le maréchal Ganrobert, vers trois heures du matin. Le maréchal, accompagné de ses cinquante hussards sous les ordres du capitaine Leconte et du lieutenant Renno, le fils d'un mameluck, est en tête de ses troupes; il commence d'abord à se diriger au sud, en tournant le dos au reste de l'armée; vers six heures, il atteint le pont de Visano où il doit passer la Chièse pour remonter au nord ensuite. Des uhlans apparaissent sur le flanc des colonnes qu'ils ne cessent plus de harceler ; puis l'on commence à entendre le canon. A ce moment, il faut cinq heures pour l'écoulement total du 3e corps par le pont, et encore quatre heures pour, de là, parvenir sur le champ de bataille.
Afin d'accélérer le passage, le maréchal ordonne à l'artillerie de franchir la rivière à gué ; puis, se remettant à r avant-garde, il se dirige sur Gastel-Goffredo dont il distingue les antiques murailles couvertes de lichen et de lierre. Cette vieille forteresse du temps des Gapulets et des Montaigus, avec ses créneaux ébréchés par les siècles, est d'un aspect saisissant. Mais ce n'est pas le moment d'admirer ces ruines pittoresques ; il faut enfoncer les portes de cette bicoque qui barre le passage : des sapeurs en attaquent une à coups de hache et un bataillon tourne la ville, quand des uhlans surgissent on ne sait d'où, et chargent l'escorte du maréchal qui riposte si bien que les uhlans disparaissent, et que l'on entre dans la ville par les portes abattues.
Le canon devient de plus en plus violent, et plus ses coups redoublent, plus l'impatience du maréchal Canrobert augmente. A la fin, n'y tenant plus, il va au général Renault, lui dit de prendre à travers champs ou par des chemins de terre, et lui-même, partant au galop, il atteint Médole où il pénètre par la grande rue.
Les maisons sont hermétiquement closes, comme si ce village eût depuis longtemps perdu ses habitants. Le maréchal débouche sur la grande place noyée dans une lumière intense. Le soleil frappe d'aplomb sur la façade de l'église dont le blanc criard renvoie une réverbération qui éblouit; le maréchal et les siens s'arrêtent et cherchent en clignant des yeux à se reconnaître. Au centre de la place, sur la poussière blanche et sur les marches du porche, deux ou trois cadavres; le long des maisons, blottis et serrés contre le mur pour se tenir à l'ombre, des cavaliers de la brigade Rochefort, les hommes à pied tenant leurs chevaux. En face, la grande