‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 217 sur 255 · UN NUAGE DE POUSSIERE · texte numérisé non relu

UN NUAGE DE POUSSIERE

d'arriver en haut, il laisse échapper sa canne qui dégringole d'échelons en échelons avec des coups secs qui se répercutent jusqu'en bas.

Du haut de la plate-forme, les uniformes blancs se détachent sur le terrain et font paraître les Autrichiens plus nombreux encore qu'ils sont.

Sur l'insistance réitérée du commandant, le maréchal, lui tendant le billet envoyé par l'Empereur avec le mot du maréchal Vaillant, lui dit :

— Oui, oui, mais lisez.

Et, montrant du doigt la longue traînée de poussière qui barrait l'horizon au sud :

— Vous voyez, voilà le corps que m'annonce cette dépêche et auquel l'Empereur m'ordonne de barrer la route.

— Pourquoi n'envoyez-vous pas le reconnaître?

— J'en ai donné l'ordre ; mais pour agir pratiquement il me faudrait de la cavalerie, et vous savez que je n'en ai pas puisque l'Empereur a mis mes quatre régiments sous les ordres du général Niel.

La réponse était péremptoire; mais, au lieu d'insister ou de récriminer, le maréchal ajouta .

— Bourbaki tiendra seul contre cette colonne. Je vais donner ordre à Trochu, qui doit être assez près maintenant, de venir se mettre le plus rapidement possible à la disposition de votre général, à qui vous direz que je monte à cheval pour aller le rejoindre.

Il était alors juste midi.

L'Empereur, parvenu à dix heures et demie près des batteries de la division Forey, a appris, par le capitaine Priant, l'échec complet de l'attaque des Sardes et il voit que le 4e corps (Niel) , aux prises avec des forces

considérables, ne peut appuyer le 2e corps (Mac- Mahon). Sa physionomie, jusqu'ici impassible, exprime l'inquiétude et plus d'un officier, à côté de lui, croit lire en ses yeux cette réflexion : « A quoi tient le sort des empires? » Après quelques instants d'immobilité, l'Empereur appelle le général Jarras et l'envoie au maréchal Baraguay-d'Hilliers pour lui dire d'enlever Solferino qui forme le point culminant des hauteurs. Depuis le matin, le combat a été des plus durs de ce côté : le général Félix Douay s'est emparé de sept ou huit crêtes; il a eu deux chevaux tués sous lui et il est blessé à la cuisse. Ses deux officiers d'ordonnance, les lieutenants de Galiffet et Bondivenne, ont eu des chevaux tués et le brigadier de son escorte, Bertonneau, a le genou brisé. Le général de Ladmirault a été aussi blessé à l'épaule et, quoiqu'il soit couvert de sang, il reste au premier rang, au centre de sa division, à pied, appuyé sur un de ses officiers. En entrant dans un enclos dont les Autrichiens occupent l'extrémité, il voit en face un général, et, le montrant à des soldats qui l'accompagnent :

— Gourez à ce général, et emparez-vous de lui, il y a un mur derrière qui lui ferme la retraite.

Le général autrichien, qui l'a entendu, riposte en excellent français et en envoyant un salut de la main :

— Pas encore, mon général. Au revoir!

Et il disparaît en sautant le mur avec une agilité admirable.

Vingt-cinq ans après, à la cour de Vienne, dans un bal, le comte de Monte-^Suovo, — fils de l'impératrice Marie-Louise et de Neipperg, — causant avec l'attaché

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