LES JAMBES DANS LE VIDE
Napoléon III se résout à s'en emparer pour achever sa victoire et repousser complètement le centre autrichien. Il ordonne aux voltigeurs de se rabattre à droite et de prendre de flanc cette position que le maréchal de Mac- Mahon va attaquer de face. Pendant que l'infanterie exécute ses instructions, il fait porter l'artillerie de la garde en avant pour préparer l'attaque en criblant les murailles et les maisons.
En véritable capitaine d'artillerie qu'il a été, il suit les pièces, il vérifie les pointages et rectifie le tir. Le maréchal Vaillant, qui est à côté de lui, s'avance vers un lieutenant décoré dont les pièces font un feu continuel et, lui montrant du doigt une bouteille de chasse qu'il porte en bandoulière :
— Qu'est-ce que vous avez là?
— Du café, de l'eau et de l'eau-de-vie.
— Donnez-m'en un peu.
Et le maréchal, prenant la gourde que lui tend le lieutenant à contre-cœur, la vide d'un seul trait et la lui rend sans une goutte.
En même temps qu'il donne l'ordre aux voltigeurs d'attaquer Cavriana, l'Empereur envoie de nouveau le général Jarras au maréchal Baraguay-d'Hilliers, dont le corps semble être arrêté, pour lui faire soutenir le mouvement de la garde.
Le général Jarras cherche longtemps le maréchal et, à la fin, il le voit en compagnie du général Forey qui est enveloppé d'un grand burnous blanc. Tous deux sont assis, les jambes pendant dans le vide, sur le rocher le plus élevé de l'escarpement qui domine le champ de bataille : et de là haut ils ne perdent pas un épisode du panorama qui s'étend à leurs pieds, m. 3i
Le maréchal est peu disposé à obéir et ce n'est qu'après bien des instances qu'il se décide à remonter à cheval, à faire sonner le ralliement et la marche. Enfin, le général Jarras de retour auprès de l'Empereur peut lui montrer la division Forey qui s'avance au delà de Solferino.
L'empereur d'Autriche, comme Napoléon III, sent que la perte de Gavriana va décider de la journée en l'obligeant à replier ses deux ailes encore intactes. Et, pour s'y opposer, il renouvelle la manœuvre déjà ordonnée pour sauver Solferino. Il prescrit à toutes ses troupes disponibles et même aux corps engagés en avant de Médole de changer leur objectif et de marcher sur Gastiglione par le vide qui s'étend toujours entre le 2e et le 4e corps. Sous ses regards, un corps apparaît bientôt qui subit sans sourciller le feu des batteries des généraux Soleille et Auger et qui s'avance jusqu'à l'infanterie du maréchal de Mac- Mahon.
Son avant-garde, superbe d'audace, est commandée par le prince Alexandre de Hesse, beau-frère de l'empereur de Russie, et déjà connu par ses exploits au Caucase.
Du point où il est, le maréchal de Mac-Mahon et son état-major le voient tenant un énorme drapeau jaune et noir; il l'agite, en marchantàpied devant ses homme» qu'il excite et dirige sous le feu terrible de nos canonniers et de nos tirailleurs. Autour du maréchal de Mac-Mahon on ignore le nom de cet officier; mais un cri, qui se répète, part de son état-major saisi d'admiration pour une si belle crànerie.
Le prince de Hesse est sur le point d'atteindre la