TREVE DEVANT LA SOIF
Quelques minutes après, la colonne, maintenant silencieuse, atteint un piton où les deux pièces se mettent en batterie et produisent l'effet considérable dont nous venons de parler sur l'ennemi à Gavriana. Devant ce résultat, le commandant Peychaud dit au jeune lieutenant :
— Nous venons de faire un beau coup, mais nous ne sommes pas des gens en vue. N'en parlons pas; loin de nous servir, ça nous nuirait; on nous accuserait de forfanterie, et nous exciterions contre nous une féroce jalousie.
Et les deux officiers ne firent aucun rapport. Le commandant Peychaud est mort général de division ; le lieutenant d'artillerie, qui vit encore et ne désire pas être nommé, n'est pas devenu maréchal de France, il n'y en a plus, mais il a commandé en chef devant l'ennemi et a été généralissime de l'armée française.
Nous étions maîtres des hauteurs jusqu'au Mincio; le centre ennemi battait en retraite ; la bataille était gagnée. Il pouvait être quatre heures et jusque-là il avait fait un temps superbe ; la chaleur déjà forte dans la matinée avait peu à peu augmenté et maintenant l'atmosphère devenait lourde, au point d'être intolérable. Partout, les soldats cherchaient de l'eau. En maints endroits, Français et Autrichiens emplissaient les bidons à la même source, sans que l'idée de se combattre vînt à aucun d'eux ; on se passait même entre adversaires des gourdes et des gamelles pleines d'eau.
Il y avait trêve devant la soif.
A la droite, le combat continuait encore ; il avait été aussi dur, mais moins décisif.
Après avoir donné l'ordre au général Trochu de
se rendre sur le champ de bataille avec une brigade, le maréchal Ganrobert était monté à cheval et avait rejoint le général Niel dans une allée de mûriers qu'enfilaient les boulets et les balles.
Tout en causant avec le général Niel, le maréchal Ganrobert avait saisi pour l'écarter la branche d'un mûrier qui lui venait dans la figure. Un projectile la cassa net et elle lui resta dans la main comme si on l'avait coupée.
Un instant après, une balle morte faisait ricochet sur la croupe de son cheval qui se cabrait et exécutait un tête à queue si subit que le maréchal reçut une forte secousse qui le rejeta en arrière.
— Le maréchal est tué ! crie quelqu'un en le voyant ainsi le corps renversé.
Ce n'était rien, et le cheval se calma peu à peu, non sans toutefois rester nerveux.
C'était un arabe noir très beau que l'empereur du Maroc avait envoyé à Napoléon III, et que celui-ci avait donné au maréchal lors de son départ pour la Grimée : quoiqu'il eût vu souvent le feu devant Sébastopol, il ne s'était pas pour cela habitué encore au canon.
Les troupes de la division Vinoy ne cessent pas le feu; leurs réserves sont couchées à terre dans les maïs à côté de l'état-major; la physionomie confiante des chefs et des soldats rassure le maréchal Ganrobert qui parcourt un instant leurs rangs. Les sages dispositions du général Vinoy ont permis au général Niel, à midi, de disposer d'un régiment pour aider le général de Luzy; grâce à ce renfort, grâce surtout à l'arrivée successive des régiments du général Renault, dont l'artil-
ATTAQUE DE REBECCO. 487
lerie prend d'enfilade et de biais les pièces et les colonnes autrichiennes, la division de Luzy voit, de midi à deux heures, cesser les attaques persistantes dirigées contre elle depuis le matin. Alors seulement, on s'aperçoit que plus delà moitié de ses officiers supérieurs sont hors de combat.
En arrivant, vers dix heures et demie, sur le terrain de l'action, le général Renault a dirigé son premier régiment sur Rebecco, puis il s'est mis à la recherche du général de Luzy.
Il le trouve déjeunant, assis derrière une haie, et il l'interroge : c'est sur son flanc, en arrière à gauche, qu'il désire être appuyé. Malgré les ordres du maréchal Ganrobert qui lui prescrivent de marcher droit surRebecco, le général Renault ne croit pas pouvoir refuser le service que lui demande son collègue, et il se porte à l'extrême droite après avoir heureusement placé en avant une batterie qui prend de biais les colonnes et les réserves autrichiennes et qui les tient en respect jusqu'à deux heures. Puis quand sa division est arrivée en totalité il conduit, malgré la demande du général de Luzy, sept bataillons à l'attaque de Rebecco.
Ce sont ces bataillons et le 73e de la division Vinoy qui s'emparèrent définitivement de Rebecco, vers trois heures et demie, sous les yeux des soldats de la division de Luzy, épuisés et désorganisés, qui restaient en arrière.
Ce malheureux général de Luzy avait tout à fait perdu la tête. L'ordre s'était maintenu dans ses troupes tant que le général Abel Douay avait dirigé le combat; mais, à partir du moment où il avait dû être emporté,
le pied traversé d'une balle, c'est-à-dire vers dix heures, la division, n'étant plus commandée, se mêla, s'embrouilla, s'enchevêtra tellement que les régiments, les bataillons, les compagnies, les escouades, tout fut mélangé. Les chefs cherchaient leurs soldats et ceux-ci leurs officiers. Le général de Luzy, tout le premier, ne savait ce qui se passait. Vers quatre heures du soir, s'adressant au capitaine de La Tour du Pin, de l'étatmajor du général Bourbaki :
— Avez-vous rencontré ma division? Je ne sais pas ce au'ils en ont fait : voilà tout ce qu'il me reste.
Et il montrait un groupe de quelques hommes. Des officiers énergiques étaient furieux de voir mener ainsi des troupes au combat.
— C'est à croire à une trahison, criait un officier supérieur blessé.
Quant à l'artillerie de la division, elle n'avait pas suivi l'infanterie après la prise de Médole. Où étaitelle allée ? Peut-être aider à former la grande batterie du général Soleille? peut-être ailleurs? Personne, je crois, ne s'est préoccupé de le savoir.
La première brigade du général Trochu se déploie ; elle a eu autant de peine pour traverser Médole que pour parcourir la grande route de Novare le jour de Magenta. Généraux et soldats ne cessent de répéter :
— Mon Dieu, combien il y a de gens qui ne se battent pas dans une armée !
— Qu'ils ne se battent pas, soit; mais qu'ils n'empêchent pas ceux qui marchent au canon d'y arriver !
Les rues de Médole sont encombrées de blessés, de fricoteurs, de fuyards, soldats énervés qui n'en peuvent